Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Vincere

13 Décembre 2009 , Rédigé par Ran Publié dans #Critiques de films récents

Narrant l’histoire tragique d’Ida Dalser, la femme cachée de Benito Mussolini, Vincere de Marco Bellocchio est à la fois un film d’amour, un film sur le combat contre le destin, un film d’histoire et film militant. C’est donc une œuvre très dense et fort bien menée qui constitue l’une des grandes réussites de cette fin d’année.

 

-------------------------------------------------------------------------------------------------------

 


Benito-Mussolini-et-Ida-Dasler.jpgBenito Mussolini (Filippo Timi) et Ida Dalser (Giovanna Mezzogiorno)

 

Un an après L’échange, voici un nouveau film-somme d’un auteur en fin de carrière sur le combat impossible d’une femme face à des forces qui dépassent celle-ci. Mais si par son thème et sa densité, Vincere se rapproche de l’avant-dernier opus de Clint Eastwood, deux éléments empêchent de pousser trop loin la comparaison. En effet, dans son œuvre, Marco Bellocchio – le dernier des réalisateurs encore vivants de la grande époque du cinéma italien – nous présente une histoire d’amour et les forces combattues – de façon très particulière – par Ida Dalser (Giovanna Mezzogiorno) sont celles du fascisme donc de l’histoire de l’Italie. C’est ce qui rend ce film à la narration par ailleurs assez classique – malgré des ruptures dans la chronologie et l’insertion d’images d’archives – assez particulier et fait son grand intérêt. D’une part, l’amour que porte Ida Dalser à Benito Mussolini (Filippo Timi) est aussi absolu – il la poussera notamment à sacrifier sa fortune pour que cet homme puisse fonder Il popolo d’Italia – que conventionnel. Si on ne saura jamais s’il fut un jour – même partiellement – réciproque, il est ainsi marqué par une fascination totale d’Ida Dalser pour Benito Mussolini et une dimension physique omniprésente, les scènes de sexe étant très nombreuses dans la première moitié du film. Il est impossible de savoir si cette femme partage les idées politiques de Benito Mussolini – tout juste peut-on supposer qu’elle est, lorsqu’elle le rencontre, assez anticléricale – et leur évolution mais on peut remarquer qu’elle admire – avec tout ce que cela comporte – l’extraordinaire vigueur qui se dégage du personnage et que cette dimension est fondamentale dans le fascisme. Elle sera ainsi à la base de l’homme nouveau italien que le régime entend créer. Et, une fois séparée de cet homme, Ida – comme elle l’avoue elle-même – renonce à la vie s’enfonçant dans la haine – ce qui n’est qu’un prolongement naturel de son amour – de Benito Mussolini. Elle mène ainsi, dans toute la seconde moitié du film, un combat – voué à l’échec – non contre le fascisme mais pour être reconnue comme la femme légitime de Mussolini et la mère de son premier fils. Elle souhaite alors récupérer sa propre histoire – celle qui avait fait d’elle Ida Mussolini – qui s’écrit donc au passé. Vincere est donc bien le film d’un grand amour perdu. D’autre part, pour retrouver l’histoire de sa vie, Ida affronte l’histoire de son pays. Car, à travers l’aventure d’Ida, c’est bien la fascisation de l’Italie que le film présente. Ainsi, assiste-t-on à l’installation d’un régime de terreur lorsque Benito Mussolini, après avoir renoncé à sa femme et à son fils, n’hésite pas à les séparer. Il fait même enfermer Ida dans la clinique psychiatrique de Pergine tenue par des religieuses sans guère d’humanité qui ne sauront – alors que Ida est au bord du renoncement – lui dire que d’« [offrir] ses souffrances à Dieu ». Cela montre bien comment Benito Mussolini – qui nous avait été montré dès la première scène du film comme un fervent militant anticlérical – a renoncé à toutes ses convictions ou presque – sauf la croyance en son destin personnel – pour satisfaire sa soif de pouvoir absolu. Aussi, l’Eglise – peut-être plus éreintée encore par Vincere que ne l’est le fascisme – est-elle très présente tout au long du film et les accords du Latran signés en 1929 sont-ils rappelés avec force dans une scène marquante. On voit encore, en conclusion du film, comment Mussolini et le fascisme après avoir vendues leurs âmes à Dieu l’offrent au Diable. Le film se termine ainsi lorsque l’alliance entre Benito Mussolini et Adolf Hitler est scellée. Le second conflit mondial peut alors commencer – alors qu’Ida est déjà morte – et le fascisme courir à son suicide.

 

Film d’amour, film sur le combat contre le destin, film d’histoire et film militant, Vincere est donc une œuvre d’une incroyable richesse – qui ne souffre au cours de ses quelques deux heures d’aucune baisse de rythme – mais qui pose néanmoins deux légers problèmes. Le premier est d’ordre général et revient à poser la question du centre du film. Si l’on s’en tient au strict récit, on répondra qu’il s’agit sans nul doute d’Ida. Mais l’importance historique du personnage de Benito Mussolini est telle qu’Ida n’est parfois qu’un vecteur pour l’approcher. Ainsi, on peut voir la première moitié du film comme l’ascension politique – avec ses étapes et ses renoncements divers – du futur dictateur vu à travers les yeux d’une femme amoureuse. Et, dans la seconde moitié alors que – si ce n’est sous forme d’images d’archives – Benito Mussolini a disparu de l’écran, son ombre ne cesse de planer sur Vincere. En fait, Ida récupère la centralité du film lors d’une curieuse scène fondée sur un dialogue entre elle et son psychiatre (Matteo Mussoni). Celui-ci – visiblement amoureux d’elle – lui affirme qu’elle se bat de la mauvaise façon et lui propose d’oublier le passé pour se consacrer à l’avenir. Elle lui répond qu’ayant été effacée par l’homme qu’elle a aimé, sa vie est déjà finie et qu’elle ne saurait plus être désormais qu’un « fantôme ». En employant ce terme, c’est au contraire l’omniprésent fantôme de Benito Mussolini qu’elle efface – partiellement – du drame décrit par le film. On se concentre alors sur celui de cette femme dont on peut observer qu’elle ne vieillit guère bien que Vincere se déroule sur une trentaine d’années. Aussi une scène filmée de manière parfaitement antiréaliste comme celle dans laquelle Ida, montée haut sur les grilles de l’hôpital psychiatrique, jette des lettres à travers celles-ci alors que la neige tombe ne choque pas et touche le spectateur. On remarquera même que, dans l’une des dernières séquences du film, Ida – soutenue par son village – retourne dans l’hôpital psychiatrique et apparaît enfin vieillie. On comprend donc que son calvaire touche à sa fin de même que le fascisme court à sa perte. Mais pour résoudre cette question de la centralité, on peut proposer une piste. Et si Vincere était une chronique familiale tragique ? L’apparition tardive dans le film du fils (également joué par Filippo Timi) de Ida et Benito Mussolini, Benito, peut alimenter cette hypothèse. Celui-ci a été, dans sa prime jeunesse, élevé dans la haine et la fascination de son père par sa mère. Devenu jeune adulte, il semble d’apparence normal – il fait des études et on le voit avec des amis et sa petite amie – mais ne peut manquer de s’identifier à son père dont il imite parfaitement – dans les gestes et le ton de voix – les discours. On apprendra ainsi – dans un carton qui conclut le film – qu’il est mort fou en 1942 soit entre la fin de sa mère (1937) et celle de son père (1945). Le second problème de Vincere est beaucoup moins décisif et se pose spécifiquement au spectateur non italien du film. En effet, il est difficile – à moins d’être un spécialiste de l’histoire de l’Italie – de savoir quel place occupe aujourd’hui Benito Mussolini – personnage qu’on relie trop vite en France à Adolf Hitler et aux seuls événements de la Seconde Guerre mondiale – dans l’imaginaire collectif italien. Cela ne manque pas d’obérer partiellement l’une des dimensions du film de Marco Bellocchio. Mais cela ne retire rien à ses multiples mérites et Vincere reste l’une des très grandes réussites de cette fin d’année.

 

Ran

 

Note de Ran : 4


Vincere (Marco Bellocchio, 2009)

Partager cet article

Commenter cet article

.obbar-follow-overlay {display: none;}