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Lamelles et lambeaux 1ère partie

Rédigé par Antoine Rensonnet Publié dans #lamelles et lambeaux

Lamelles et lambeaux

 

De guerre lasse

 

a.1 à 50

b.51 à 100

c.101 à 150

De 151 à 300 

De 301 à 450

De 451 à 600

De 601 à 750

 

Dieu et histoire

 

a.

 

1) L’amour de Dieu – Pour me convaincre de l’intérêt de croire en Dieu, un prêtre me dit un jour – j’étais enfant – qu’il m’aimait plus que ma mère. Admettons. Mais, avais-je diablement envie de lui répondre : « La différence, c’est que ma mère, elle, m’aime plus que toi ». Le problème de l’amour de Dieu est bien qu’il serait général et non particulier. Ce qui lui ôte toute valeur.

 

2) Subjectivité de l’être supérieur – Admettons un court instant qu’existe cet être supérieur que nous nommons Dieu. Si, entre nous deux, se manifeste un quelconque désaccord alors il a raison et j’ai tort. Sa subjectivité s’appelle objectivité et la mienne erreur. Comment supporter une telle idée ?

 

3) Les quatre stades – L’histoire du monde occidental, depuis plus de vingt siècles, se laisse aisément découper en quatre stades soit, successivement, penser pour, avec, contre et sans Dieu. Contrairement à de trompeuses apparences, le quatrième est commencé depuis longtemps déjà.

 

4) Désespoir du quatrième stade – Puisque nous en sommes au quatrième stade, il ne sert plus à rien de penser contre Dieu. Ce qui était un formidable combat mené avec succès par les plus inspirés de nos ancêtres n’est aujourd’hui qu’une triste bataille d’arrière-garde. On m’objectera que le purulent cadavre de Dieu continue de nous encombrer. Cela est vrai. Et logique, les grandes étoiles brillant longtemps après leur mort devant les yeux de fourmis humaines aimant à se laisser berner par de fausses apparences. Il faudrait donc songer à l’enterrer. Oui. Mais je n’ai pas l’âme d’un fossoyeur… Je ne suis que l’orphelin désespéré d’une guerre achevée. La plus belle de toutes.

 

Gâchis

 

5) Chance du quatrième stade – La mort de Dieu impliquait nécessairement la fin de la société organique. Elle était ainsi grosse de deux possibles nullement incompatibles : l’émergence des masses et celles d’individus libérés de leurs chaînes. Le premier s’est incontestablement réalisé. Le second semble, au contraire, avoir été limité par l’affirmation des masses, les individus allant s’y nier en elles. Qu’avons-nous fait alors de la plus extraordinaire des opportunités offerte par le quatrième stade de l’histoire ? A quelques exceptions près, pas grand-chose. Quel gâchis… Mais peut-être n’est-il pas trop tard ? Quoique l’instinct grégaire semble, chez l’Homme, une structure mentale plus puissante encore que l’idée de Dieu…

 

6) Morale collective – Ce pour quoi les hommes privés de Dieu ont, pour la plupart, renoncé à leur individualité se laisse peut-être expliquer simplement. Il leur aurait fallu se forger une éthique personnelle et ne point trop y déroger – car elle ne saurait supporter moult accommodements et maints arrangements. Faire mine de suivre une pauvre morale collective est tellement plus aisé. D’autant qu’on peut l’exercer avec cynisme. Par quoi, l’individu fait certes retour – mais si lamentablement…

 

7) Ordre ancien et jeu de mots – On aura compris que la Bible n’est pas l’une de mes sources d’inspiration favorites. Néanmoins, dans la mesure où j’ai aussi peu d’estime pour moi que pour les autres, on pourrait affirmer que, bien souvent, j’aime mon prochain comme moi-même. Mais les raisons de cette haine n’en sont pas moins diamétralement opposées. Aussi je me pose cette question : « comme » veut-il dire « autant » ou « de la même façon que » ?

 

8) Cultures – Il faut combattre sans relâche ces malsaines élites qui se plaisent à enfermer quelques œuvres somptueuses dans un ghetto qu’ils nomment sanctuaire. Chacun doit pouvoir avoir un accès à l’art – et celui-ci n’est donc point total. Néanmoins, une honnêteté minimale doit pousser à reconnaître qu’il est déjà très large dans nos sociétés dites développées. Sans doute est-ce là l’un des grands miracles du XXe siècle. Or, une infection domine : celle du « chacun ses goûts ». La refuser serait faire montre d’intolérance. Alors, intolérant, je le suis en affirmant l’immarcescible supériorité de l’allegretto de la Septième Symphonie de Beethoven sur les faibles barrissements de quelque chanteur peroxydé à la mode ou de L’Aurore sur une comédie vulgaire et mal rythmée. On me reprochera ma mauvaise foi dans le choix de mes exemples. Je répondrai en demandant si vous assumez ou non votre tolérance et votre mauvais goût – si extrêmes. On me dira élitiste. Au contraire, je me réjouis de la récente fusion des cultures populaire et élitaire. Simplement, je résumerai ainsi ma pensée : je suis pour tout donner à chacun et le laisser absolument libre de ses choix ; mais je ne fais guère d’illusion sur ce que sera celui de la majorité… Et croyez bien que je n’en tire aucune réjouissance mais un profond sentiment de désolation.

 

9) Le triomphe du petit moi – Saisissant très tôt l’évidence, Nietzsche prononça le décès de Dieu. Puis il posa, dans toute sa redoutable complexité, la question « Et, maintenant ? ». En cela, il fut un génie. Mais non un prophète. Il pensait qu’une nouvelle aristocratie allait se révéler. Or où en sommes-nous ? Nous n’assistons qu’au développement de la médiocrité généralisé. Chacun expose aujourd’hui, sans pudeur, ni réserve, un petit moi, fixation minimale de ses possibles et annulation de ses contradictions, et essaie, à toutes forces, de l’incarner – pourvu qu’il ressemble à tous les autres. En outre, les quelques-uns qui résistent sont déclarés cyniques. Faites donc ce que bon vous semble mais, franchement, qui est cynique ?

 

En société

 

10) Bonheur de l’extraterrestre – Je pourrais, à la rigueur, m’amuser quelque peu du spectacle des hommes si je n’y appartenais pas. Ce qui me terrifie n’est pas d’être différent mais d’être pareil aux autres.

 

11) Société – Elle et moi n’avons rien à faire ensemble. Pourtant la société ne m’est pas indifférente. Là réside ma tragédie.

 

12) L’autre – Quel qu’il soit, il est mieux que moi et je vaux mieux que lui. Telle est ma certitude.

 

13) Marxisme – On peut, à bon droit, se moquer de cette religion séculière – aujourd’hui obsolète – que fût le marxisme. Mais, malgré ses fluctuations historiques, elle avait son intérêt dans le constat qu’elle posait. En effet, elle était fine dans son analyse de l’ordre social et de sa structure. Cependant, sa crédibilité s’effondrait dans la solution qu’elle préconisait. Les victimes d’un jour rêvant de se faire les bourreaux du suivant, le collectif n’était pas une réponse puisque la masse, même constituée de faibles, piétine, avec plaisir et parfois sans se rendre compte ni de ce qu’elle fait, ni de ce dont elle jouit, ce qu’il y a de plus chétif que ceux qui la composent. Au-delà de son oubli de notre navrante ontologie, cette utopie n’était même pas souhaitable car elle portait égalisation donc destruction totale de l’individu – autant que le fascisme, plus que la démocratie libérale qui lui réserve une chance, fort ténue et généralement non saisie, de développement. Prémisses légitimes, théorie facile à mettre en défaut et doctrine sanglante. Tel est l’incontestable bilan du marxisme. Qui ne fera que confirmer que tout système est mauvais parce qu’il est système.

 

14) Part féminine – Que j’adopte, structurellement ou ponctuellement, des comportements que la société juge féminins est plus que probable. Que je les assume et les revendique ou non ne regarde que moi. Mais je n’ai pas de part féminine. Pour la simple raison que je suis un homme. Ce qui, donc, ne me définit guère. Mais, pour réduire l’inévitable écart entre les identités enfermées qu’elle assigne et l’évidente réalité, la société est prête, par un esprit de compromission qui n’étonnera point, à inventer des concepts d’une confondante débilité. Qu’on se plaît alors, par commodité, à utiliser…

 

15) Le transsexuel comme incarnation de la morale sociale – La société rejette les transsexuels. Elle a tort. D’une part, car dans ce groupe comme dans n’importe quel autre, il y a des individus valables. D’autre part, parce qu’ils incarnent, à l’extrême, sa morale. Ils croient pouvoir échapper à eux-mêmes et pensent que l’identité est définie par le sexe. Ce en quoi ils se trompent doublement – intellectuellement mais pas socialement.

 

16) Pustules – De lui, il ne voit plus que les boutons purulents qui grèvent son visage. Des autres, il n’entend que les moqueries et ne perçoit que les sourires en coin. Quant à moi, je ne vois également que ses pustules. Ce qui n’a aucune raison de me le rendre particulièrement sympathique. Ils me dégoûtent toutefois moins que leurs sarcasmes. Mais je crois deviner qu’il ne fait qu’attendre le jour où il croisera un être pourvu d’un bec-de-lièvre…

 

17) L’« anticonformiste » –  Dans ces ternes soirées où chacun fait semblant de s’amuser parce qu’on l’a dit, il ne participe pas exactement du vacarme général. Il faut que son bruit particulier le transperce ou le commande. Et, ce faisant, le plus souvent, il fera rire l’assemblée abêtie qui y verra un sympathique et extraverti « excentrique ». Allons donc, il ne vit, au contraire, que pour être au centre de l’attention. Il y parvient d’ailleurs sans grand mal puisqu’il lui suffit de hurler et de se montrer un peu plus ridicule que les autres. Loin d’être un rebelle et de faire montre de quelque audace, il est le suradapté par excellence, un consternant archétype au milieu de pâles stéréotypes. Quant à moi, malgré mes oreilles assourdies par le brouhaha et les nausées qui me viennent, je ne puis oublier qu’un bélier est la condition d’existence du troupeau – et surtout qu’il y appartient.

 

18) Foire sociale – Ainsi pour faire montre de son humour, il faut toujours se ridiculiser. Etre sympathique, c’est faire exactement les mêmes singeries et se livrer aux mêmes simagrées que tous les autres. Et être amusant, c’est donc en faire légèrement plus. Mais on cesse subitement de faire rire dès lors l’on dépasse les limites fixées par la bienséance sociale. Evidemment, j’ai tendance à penser que c’est à cet instant précis que l’on peut – la condition étant nécessaire mais non suffisante – commencer à susciter un franc sourire. Mais je ne dois avoir aucun sens de l’humour. En tout cas, je suis un inadapté social – de plus en plus volontaire.

 

L’individu et le moment

 

19) Limites – Il faut être honnête : acédie et désespoir connaissent des limites qui se concrétisent dans la rencontre soit dans l’individu et le moment. Mais l’un et l’autre trouvent également rapidement leurs limites.

 

20) Simulacre amoureux – Si je ne me lasse pas d’attaquer le couple classique ce n’est que parce qu’il figure la plus petite cellule du corset social – son noyau organisateur, donc. Mais je ne nie nullement l’amour. Bien au contraire. Par contre, je ne puis supporter ce qui est censé le marquer. Soit cette triste pantomime que l’on présente à un public avide afin de se convaincre de ses propres sentiments. Il n’y a là que gestes et mots trop bien appris à force d’être répétés qui s’avèrent, par leur exposition, indignes et indécents. Ils ne font que galvauder et flétrir la noblesse du sentiment. Mais le pire est ailleurs. En effet, ceux qui agissent ainsi ont fait ou feront exactement la même chose avec d’autres. Que, peut-être, ils ont aimé ou aimeront d’un amour qui ne serait pas de pure convenance. Ce faisant, les moments d’exception vécus avec quelques êtres vraiment adorés se réduisent à une parcelle du simulacre généralisé. Une trop grande interchangeabilité transforme la magie en un néant vulgaire.

 

21) Mélancolie et romantisme – Le romantique ne vit que dans l’exaltation du moment. Le mélancolique dans celui du souvenir de ces quelques instants arrachés à un temps uniformément ennuyeux. Quand un être est à la fois mélancolique et romantique, il ne peut que rencontrer le désespoir – ainsi qu’un morceau de lui-même.

 

22) L’attrait de la médiocrité – La plupart des gens souhaitent une vie heureuse. Au-delà de ce que cette idée peut avoir d’absolument illusoire, je les comprends parfaitement. Mais ils se condamnent, par leur rêve même, à une existence médiocre. En effet, les plus beaux éclairs ne naissent jamais de cieux uniformément bleus mais du fracas de lourds nuages noirs.

23) Contradictions – Les êtres les plus intéressants sont pleins de leurs contradictions. Sans doute peuvent-ils, afin de survivre, partiellement les sublimer mais ils ne les résorberont jamais entièrement – sauf à définitivement dégrader ce qui fait leur charme. Toutefois, s’ils ont quelque goût pour la théorie, ils chercheront à les formuler en une synthèse opératoire – souvent pauvre…

 

24) Le danger du moraliste – L’individu, quand il désire exister, doit donc se doubler d’un moraliste. Outre qu’il sera désespérément seul et ne trouvera qu’une maigre consolation dans son unicité, il encoure un danger. Logiquement exigeant, il dénoncera le mensonge mais ne pourra cependant isoler la Vérité. Tel sera pourtant sa tentation mais une quête – chimérique – de pureté en ferait un moralisateur. Il devra donc se défier de tout système. Car son éthique, si elle ne saurait souffrir trop de compromissions, réclamera toujours de multiples amendements. De plus, la systématique n’implique que le renouveau du mensonge. S’il ne peut l’éviter, qu’il choisisse celui des autres, au moins sera-t-il plus heureux.

 

25) Juge et juré – A tout prendre, j’ai peut-être l’âme d’un juge qui rend des sentences définitives sur la base de faits pseudo-objectifs. Mais je n’ai pas celle d’un juré. Que m’importe une intime conviction qui ne me conduira qu’au doute. Qui, toujours, profitera à l’accusé. D’autant que son histoire et ses motifs ont peu de chance de susciter mon intérêt.

 

26) Etat – Si la nation, en tant qu’elle fait groupe, me répugne, je n’ai pas grand-chose contre l’Etat. Bien sûr, je n’envisage nullement de combattre en son nom. Mais qu’existe une superstructure impersonnelle – même imparfaite, nécessairement et forcément imparfaite – apte à organiser la solidarité me semble une bonne nouvelle. Ainsi pouvons-nous nous débarrasser de la charité et des effrayants liens de dépendance qu’elle engendre.

 

27) Respect de la liberté dissolvante – Donc la masse aspirante se compose de groupes qui décomposent l’individu. Il arrive que celui-ci résiste. Mais cela ne dure qu’un temps et, sauf à mourir, il choisit, las de cette bataille, de se perdre dans la foule. A le voir renoncer, on peut être triste et même sévère. Mais il est libre de ses actes. C’est à la seule condition de laisser faire, rage immense et contenue, que l’on ménage la possibilité à certains de se révéler. Les enfermer dans un système, fut-il nôtre, serait une impasse.

 

28) Diffraction et conscience – Passé un temps de construction, souvent très court, les gens forment un syncrétisme sans épaisseur entre leurs aspirations. Elle n’a pour vocation qu’à s’adapter à la société en effaçant ses arêtes. L’individu, lui, tentera de les protéger contre la société. Il sentira, profitera et souffrira de son Moi diffracté car, toujours, sa conscience sera appelée folie. Et si on la nomme, par exception, intelligence, voire génie, il pensera être devenu une nouvelle supercherie sociale.

 

Le combat

 

29) L’affrontement final – On ne meure jamais vraiment apaisé mais toujours au beau milieu d’une guerre. Alors autant tenter d’en fixer soi-même les termes. Je m’y emploie.

 

30) Mal de l’époque – Je puis, dans une guerre perdue d’avance, affronter la société, son carcan et ses mensonges. C’est une tâche qui, certes, a sa noblesse. Mais il m’est désormais impossible de me confronter aux dieux – puisqu’ils sont tous morts. Les Grecs avaient une chance que les modernes n’ont plus.

 

31) Le crime absolu – Dans toutes les sociétés humaines, le crime absolu est de tuer. C’est là peut-être notre structure mentale la mieux affirmée. Ainsi qu’un fait quelque peu surprenant. Non, bien sûr, que l’on puisse fonder une morale qui nous permettrait de jouir du droit de tuer. Mais remarquons tout de même que l’on souffre plus vivant que mort. Aussi le crime suprême est-il de donner la vie. Tous nos malheurs – y compris la douleur de l’agonie – remontent à une même source : l’inconséquente et définitive décision prise par nos parents de nous faire naître. Et de celle-ci, nous ne sommes aucunement responsables.

 

32) Mariage – Qu’y a-t-il de plus triste qu’une journée de mariage ? Rien, probablement. Outre que deux personnes achèvent d’y livrer en pâture leur intimité – ce qui, bien souvent, est la seule justification de celle-ci –, il faut regarder de quoi se compose un public qui hurle ses trop communs vivats. Se doivent d’être conviées, la plupart des personnes qui, dans une vie, ont comptées. Dans des relations faites d’aspérités créatrices. Mais puisque l’on ne peut offrir différents visages, il s’agit, dans ces heures, de se faire le plus lisse possible. On résumera facilement en disant que l’individu se nomme alors couple et se nie dans celui-ci. C’est un peu différent et bien pire, car avec certains membres de l’assemblée, des liens particuliers, notamment d’amitié (une forme souple et indéchiffrable…) ont été constitués mais, dans cette grotesque kermesse, ils s’égalisent tous. Loin d’être la consécration de l’un d’entre eux, le mariage est une vaste cérémonie de destruction de tous ses couples. Et la foule continue son travail de sape quand l’ordre social poursuit son règne minable et tranquille.

 

33) Réponses au lynchage – Dans certaines circonstances, être victime d’une violence sociale peut receler un mérite : être révélé en tant qu’individu si c’est lui que la masse, dans sa bêtise, inconsciemment lucide puisqu’elle détruit ce qui peut faire obstacle au groupe, attaque. Mais cela n’en marque pas moins au fer rouge. Trois solutions se proposent alors. Se réfugier dans une religion, séculière ou non. Tenter de passer, ce qui est celle qui est majoritairement adoptée, du côté de ceux qui organisent le lynchage. Profiter de la chance offerte en saisissant son individualité. Ce serait donc, et de loin, la plus séduisante. A n’en point douter. Encore faut-il préciser qu’elle impose de ne cesser de vivre dans la haine et la rancœur. Avec la vengeance comme seul plaisir potentiel.

 

34) Eruption – J’ai longtemps tenté de creuser le gouffre dans lequel je suis plongé. Peut-être espérais-je trouver une échappatoire car il est  si profond que je ne puis envisager d’en sortir par le haut. Mais, en fait, je voulais surtout éviter les gravats que, négligemment et par jeu, on y lançait dedans. J’ai cependant renoncé à cette idée. Désormais, je regroupe les pierres tombées et rassemble mes dernières forces pour les jeter à l’extérieur. Dans le pire des cas, cela éloignera les vautours. Dans le meilleur, ils seront frappés. Eux aussi.

 

35) Sang et os – Si les chiens t’ont dévoré et que quelque vampire a sucé ton sang jusqu’à la dernière goutte, il te reste encore tes os qui, même rongés et gagnés par la pourriture, peuvent constituer des flèches efficaces. Songes-y et profites-en ! De toute façon, tu agonises.

 

Tout ou rien

 

36) Doubles – Pour vivre au « mieux », il n’y a nul autre choix que d’annihiler tous ses doubles. Mais, parmi ceux-ci, figure le meilleur possible de soi-même, le Moi déployé. Du mien, contrairement à la plupart, je ne fus pas le meurtrier et bien qu’il ait irrémédiablement disparu, je n’en continuerai pas moins à porter son deuil et à rappeler ce qu’il fût – soit un mélange, délicat, d’élégance et de raffinement. Telle est ma voie qui implique ma perte. Mais être un ersatz de mon meilleur double ne m’intéresse définitivement pas. Il faut dire que j’ai su le reconnaître lorsque je l’ai croisé. Sans doute est-ce la seule chose dont je puisse être fier.

 

37) Essai de définition – Je suis un anarchiste romantique ce qui ne saurait avoir le moindre sens.

 

38) Timidité du mélancolique – Un mélancolique ne peut qu’être timide. Sachant trop bien que l’or qu’il pourra arracher à la gangue de la continuité sera éphémère, il nourrira la peur de la perte d’intensité et s’attachera dès lors à ne point la connaître. Ce qui est d’autant plus dommage qu’il est le seul à savoir la reconnaître et qu’il souffre, plus que quiconque, de la mer de l’ennui.

 

39) Objectif, stratégie, tactique – Je connais mes objectifs. Mais je n’ai jamais su mettre en place les moyens pour les atteindre. Cela me différencie doublement de mes semblables qui sont, majoritairement, des maîtres-stratèges et de remarquables tacticiens. En cela, je les envie mais n’en remarque pas moins qu’ils ne savent pas après quoi ils courent. Ma défaite est donc aussi évidente que leurs victoires illusoires. Ainsi, n’y a-t-il que très peu de guerres gagnées.

 

40) Départ – Je ne veux plus être ni lyncheur, ni lynché. Peut-être n’est-ce là qu’un mensonge supplémentaire mais il me guide. Donc je dois me retirer du monde.

 

Seul l’art

 

41) Justification – Soit un vers de Baudelaire justifie l’ensemble de l’expérience humaine. Soit celle-ci est injustifiable. Il faut choisir.

 

42) Ethique et esthétique – Au terme de mon commerce avec les hommes, je n’ai plus foi qu’en l’art. Pourquoi ? Car l’esthétique y acquiert la priorité sur l’éthique. La seconde apporte certes du Sens mais connaît bien trop de détours pour prétendre approcher le Vrai. Quand l’esthétique peut, elle, toucher au Beau.

 

43) Efficacité des concepts – Nos concepts sont-ils efficaces ? En général, non, puisqu’ils supportent mal l’incarnation, un gouffre béant se révélant entre l’idée et la réalité qu’elle a vocation à expliquer. On peut partiellement s’en contenter en remarquant que puisque nos concepts sont beaux (mais le sont-ils ?), cela est déjà suffisant. Mais on préférera se rassurer complètement en se disant que parce qu’ils sont beaux, ils doivent nécessairement être vrais. Si l’esthète fait primer le Beau sur le Vrai, seul le naïf pense qu’ils coïncident…

 

Ecrire

 

44) Pourquoi et comment écrire – Je dois désormais écrire depuis le royaume des morts. A la seule fin de me conter. Mes textes ne seront alors plus que des spectres renversés de moi-même. J’y serai partout et m’y consumerai définitivement.

 

45) Verbalisation et procès – J’aime, cela n’étonnera point, verbaliser – après réflexion plus ou moins mûre. Mais je veux choisir mes moments et mes interlocuteurs. De même que demeurer obscur sur certains points. Aussi ma plus grande peur est-elle d’être accusé d’un crime (peu importe que je l’ai ou non commis…). Donc de devoir déballer ma vie et ses détours face à des inconnus qui évalueront une sincérité que je n’ai pas à leur livrer. Pour la même raison, il est hors de question que je me dénude devant un confesseur impersonnel. Prêtre, prostituée ou psychiatre.

 

46) Sécheresse – A envisager mille hypothèses, on retiendra probablement la bonne mais l’on sera confus tant les autres pèseront d’un poids égal. A être bref, en ne s’astreignant plus à la cohérence, on pourra être pertinent mais on risquera de se tromper ou d’être mal compris. Je n’ai cependant pas l’âme d’un passeur. Je ne suis que la rivière asséchée par laquelle il est facile de traverser. Je préfèrerais toutefois que soit emprunté le pont qui la surplombe. Je souffre des pieds qui me foulent.

 

47) Posture – Au-dessus de tous et en-dessous de tout. Et réciproquement.

 

48) Délassement – Dans mes mots, on ne verra que péroraisons outrancières et ridicules parodies, voire vaines palinodies. Peut-être. Mais j’y vois l’ultime délassement que je puis offrir à mon cadavre.

 

Rêves

 

49) Peinture – Soudain, je suis pris dans une marée jaune et visqueuse. Je nage en son sein et, plus qu’asphyxiant, cela se révèle étrange et agréable, mon corps entier étant parcouru de sensations indescriptibles. Parallèlement se dessine une longue étendue bleue. Je voudrais la rejoindre mais n’ose le faire. Car j’ai compris : je suis dans un tableau et ne souhaite point troubler son ordonnancement peut-être idéal. Mais, me dis-je, pourvu qu’il s’agisse d’une peinture abstraite !

 

b.

 

50) Songe héroïque – Je rêve que, face à un problème inconnu, peu importe lequel, la société n’est plus comme solution que de s’en remettre à son pire rebut. Moi, donc. En me promettant, en échange de mon bienfait, sa gloire. Alors cette mission, je l’assumerais sans faillir en y mettant quelque panache. Jusqu’à la victoire. Totale. Celle-ci venue, et au moment du triomphe, je pourrais alors le rejeter et lancer un regard, non de défi, mais de mépris à cette société. Plus que le combat que j’aurais mené en son nom, cela contribuera à mutuellement nous assainir.

 

Amour

 

51) Débordement – Une vingtaine d’« amours », des centaines d’« amis », une famille « adorée » jusqu’au moindre petit cousin. Remplissez ainsi votre vie si cela vous plaît. Mais, remarquez que vous avez fait vôtre cette devise de Bernstein (qui parlait de tout autre chose) : « Le mouvement est tout, le but n’est rien ». Pour tromper votre ennui et ne pas avoir à vous regarder. Quant à moi, à observer votre existence, je vous demanderai de songer à cette autre formule du révisionniste marxiste : « Qu’elle ose paraître ce qu’elle est ». Car, de grâce, ne me parlez surtout pas de sentiment !

 

52) Amendement – Quand je dis que Bernstein parlait de tout autre chose, c’est, en vérité, fort contestable puisqu’il évoquait une théorie de l’utopie se réduisant à des actes limités et demandait à ce que l’on en finisse avec des discours mensongers qui n’avaient rien à voir avec la pratique. Politiquement, sa social-démocratie tempérée me convient et, bien qu’il fût voué aux gémonies pour avoir énoncé l’évidence, sa vision devait triompher dans les faits. D’autant que les exemples de régimes marxistes se construisant par référence (tronquée) à l’utopie fondatrice ne furent que d’épouvantables dictatures. Mais, voyez-vous, si la souplesse, qui n’exclut pas quelques convictions, me paraît une nécessité en politique, la liberté étant détruite sans celle-ci, elle me semble presque toujours confiner au plus parfait des cynismes dans les autres domaines de la vie. Ce en quoi je me distingue de mes semblables. Toujours prompts à condamner l’opportunisme de nos gouvernants mais dotés d’une échine « éthique » qui semble devoir résister à toutes les contorsions.

 

53) Amour et justice – Dans l’idéal, l’amour devrait être le triomphe du subjectif et la justice celui de l’objectif. Ce n’est point le cas. Non que nous fassions entrer quelque justice en amour ou l’inverse. Mais, ces deux belles idées sont l’une et l’autre irrémédiablement perverties par le travail de la norme – sociale, bien sûr. Ainsi l’on cessera ou l’on s’interdira d’aimer quelqu’un dès qu’il ne satisfait plus à des conditions prédéfinies. De même qu’un justiciable aura toute chance de se voir condamner s’il apparaît antipathique. Et, qu’on l’admette honnêtement ou pas, on se satisfera généralement de cet épouvantable constat.

 

54) Suprématie de l’art – Finalement, il n’y a guère que dans la rencontre avec l’œuvre d’art que les concepts de justice et d’amour acquièrent un sens qui ne serait point trop dégradé. Le premier nous dit ce qui est admirable. Le second nous permet de savoir si l’œuvre résonne en nous, si elle rayonne pleinement. Mieux même, il n’y a pas opposition entre l’un et l’autre, la conjonction entre l’objectif et le subjectif pouvant, au moins partiellement, se réaliser.

 

55) Voyeurs et exhibitionnistes – Il est charmant d’observer un enfant jouer innocemment. Il est effroyable de remarquer qu’il transformera rapidement son jeu en spectacle. La pureté se mue en horreur. Par notre regard ou sa nature ? Les deux.

 

56) Dualisme – Il n’y a pas les hommes et les femmes, les noirs et les blancs ou que sais-je encore ? Il n’y a que soi et les autres. L’humanité ne se divise qu’en ces deux parties. A la première, l’accès nous est pleinement ouvert d’où un sentiment de perte devant une complexité infinie, à la seconde, il nous est totalement refusé et on n’aura que réflexions et théories d’un simplisme outrancier pour tenter de les comprendre ou les approcher. Mais laissons-ici les innombrables inconvénients de cette dualité fondatrice. Les avantages à en tirer sont également indéniables. Elle nous évite ainsi de nous reconnaître en un groupe quelconque et, partant, de nauséabonds préjugés sur les autres sous-parties de l’humanité dont on ne connaît que trop vers quels excès ils conduisent. Elle nous invite par ailleurs à tenter de révéler l’individu unique que, potentiellement, nous sommes. Or on sait bien que seuls ceux-ci recèlent, a priori, un certain intérêt.

 

57) Nietzsche, les femmes et l’amitié – S’il est assez rare que les imbéciles prononcent une parole remarquable (cela arrive parfois – par erreur), il est courant que les génies profèrent de confondantes banalités. Ainsi Nietzsche parlant des femmes et de l’amitié. Sur les premières, il n’y a guère qu’une triste misogynie d’une époque qu’il échoue, pour une fois, à transcender. Quant à la seconde, il sombre parfois dans la mièvrerie. Surtout, en l’élevant si haut, il révèle en creux, non quelque homosexualité refoulée, mais des déceptions amoureuses qu’on imagine profondes. Ainsi ne méconnaît-il certainement pas l’amour mais préfère, sans doute plus par fierté que par pudeur, ne point en traiter et pratiquer ce mensonge protecteur que, plus que nul autre, il met à nu dans tant d’autres domaines. Le plus regrettable sans doute est qu’il n’est même qu’à demi-convaincant sur l’amitié qui mériterait de meilleures pages. Remarquer une telle limite chez un esprit supérieur a peut-être quelque chose de rassurant car nous en sentons moins éloignés. Mais le plus apaisant, à mes yeux, est bien l’existence d’un tel esprit et non ses scories – que je lui pardonne aisément.

 

58) Amitié – On pourra allègrement disserter pour savoir si la différence entre l’amour et l’amitié est de degré ou de nature. Je ne saurais être affirmatif. Disons simplement qu’elle est d’intensité, celle-ci étant incomparablement plus forte dans le premier cas. Mais je me hâte de le préciser : cela ne signifie nullement, dans mon esprit, que les relations d’amitié soient de basse intensité. Bien au contraire, ces dernières ne relèvent pas de l’amitié mais d’une simple politesse formelle. Le point est d’importance capitale en tant qu’il implique que nous n’ayons pas des centaines d’amis mais, tout au plus, quelques-uns au long d’une vie. Mais la norme sociale rôde et tente de tirer partie du caractère ductile de l’amitié. Puisque que, contrairement à l’amour, elle n’a pas réussi à l’enfermer dans un code précis – soit à la réduire à presque rien si ce n’est à un principe organisateur –, elle fera de la plasticité de l’amitié le moyen de la confondre avec des liens sans valeur et, partant, d’anéantir ce qui la dérange. Aussi prenons garde, sachons reconnaître nos amis et conservons avec ceux-ci ces rapports, de couple, souples qui échappent au règne de l’ordre social. Par quoi, nous remporterons deux victoires. L’une pour nous-mêmes (et nos amis), l’autre contre la société. Même si la première est la plus importante, la seconde n’est pas sans saveur.

 

59) Vernis et masque – Bien souvent, j’ai réussi à faire craquer le vernis social d’un autre quand, parallèlement, il parvenait à m’ôter mon masque antisocial. Mais, ensuite, nous repartions chacun de notre côté. Etait-ce parce que nous étions déçus du spectacle que nous avions tant recherché ? Parfois. Mais, dans la plupart des cas, je crois que nous nous fuyions non pas l’un l’autre mais nous-mêmes, effrayés que nous étions d’être – provisoirement – débarrassés de ce qui nous protégeait. Dommage, vraiment.


Détresse

 

60) Enigme – On devrait hurler à chaque fois qu’une de nos identités menace de nous enfermer. Tel n’est pas le cas. Au contraire, on s’y accroche férocement. Presque heureux de se laisser ainsi circonscrire. Et un tel phénomène ne concerne pas les seules identités dont l’on se dote mais également celles que la société nous assigne d’emblée. Cela demeure pour moi une immense énigme.

 

61) Apocalypse ? – Au bout de la vie, le pire est encore de constater que même la mort ne fait pas sens. D’autant que cela fût probablement le cas en un moment particulier. La plus grande de nos occasions ratées, assurément.

 

62) Délice – Sur moi, les mâchoires du monde se sont refermées et je fus dévoré. Je m’en étonne d’autant plus que je ne crois pas avoir très bon goût. Il est des plats plus succulents.

 

63) Miroir – Tout bien considéré, je vous ressemble trait pour trait. A bien vous contempler, cela ne me réjouit guère. A m’observer de près, je doute que cela vous fasse plaisir.

 

64) Anathème – J’attaque toujours le groupe. Quel qu’il soit et en tant qu’il fait groupe. Au-delà, donc, des individus qui le composent. Si tant est que des individus en soient membres. Mais c’est une toute autre question.

 

65) Exécution sommaire – Des heures pour connaître le verdict. Des années pour que la sentence soit exécutée. J’aurais préféré que mon bourreau fasse preuve de plus de célérité. Aussi ne comptez pas sur moi pour lui accorder ma clémence et lui chercher des circonstances atténuantes.

 

66) Date et heure – J’ai choisi la date de ma mort – et mon assassin. A celui-ci, je laisse la possibilité de déterminer l’heure et le mobile. Il pourrait d’ailleurs me donner ces renseignements. Après tout, c’était ma vie. Elle ne valait pas grand-chose mais pour organiser au mieux mes funérailles et par politesse…

 

67) Inspiration – Ma principale, sinon unique, source d’inspiration réside dans mon désespoir. Se pose alors cette question : dois-je donc en vouloir à ceux qui sont la source de celui-ci ? Oui, sans aucun doute. D’autant que si l’art justifie tout, je ne suis pas un artiste. Donc ce qu’ils ont créé ne justifie pas leur comportement – odieux.

 

68) Regret et rancœur – Dès ma naissance, je fus exclu de la norme sociale. J’aurais aimé la rejeter de moi-même. L’aurais-je fait ? Hélas ! Je ne puis me borner qu’à l’espérer. Mais cela reste mon plus grand regret.

 

69) Complot – Rationnel ou misanthrope, je n’ai jamais cru aux théories du complot – quelles qu’elles soient. La puanteur n’a pas besoin de se terrer dans un souterrain. La pourriture et l’infection s’étalent et dominent au grand jour.

 

70) Jésus ou Hitler ? – Tendre l’autre joue ou s’inventer et combattre des ennemis imaginaires. Ces deux comportements, ridicules, ne devraient susciter que mon sourire. Sauf que je ne connais que trop les conséquences horribles qu’ils eurent dans leurs applications maximalistes. Et qu’ils font l’un et l’autre, à un certain degré, partie de ma nature. Sans synthèse, ni annulation réciproque. Bien sûr et comme d’habitude…

 

71) Ligne de crête – Que je descende désormais à une vitesse de plus en plus grande une pente extraordinairement abrupte et que j’en ai remonté une pendant plusieurs années sont des faits qui ne se discutent pas. Mais une question demeure : est-ce la même ? En d’autres termes, ai-je dépassé la ligne de crête ? Si je connaissais la réponse à celle-ci, je saurais deux choses. La valeur de mon exploit, d’une part. A quel point je me suis fourvoyé, d’autre part.

 

72) Parents – Un affadissement dans la norme, énormément de temps perdu, un résultat catastrophique : voilà ce que je représente pour mes parents. Par moi, ils se sont gâchés. Ce qui représente aussi une perte incommensurable pour la société. Mais n’aimant guère cette dernière, cela m’apparaît bien moins dommageable pour elle que pour eux. Par ailleurs, tout ceci nous rappelle qu’il ne faut point fonder trop d’espoir en la génétique. L’union de deux êtres admirables peut engendrer un désastre.


Stigmates et symptômes de ma folie

 

73) Filiation – Mes parents m’aimeraient-ils seulement parce que je suis leur fils ? Probablement et cela ne manque pas de me tourmenter. Mais il est possible de me rassurer par deux remarques. La première est qu’il y a un « je » au cœur de la question. La seconde est qu’ils ne m’échangeraient contre nul autre. Tout juste me préféraient-ils en mieux. Comme moi, d’ailleurs. Quoiqu’il y ait assez peu de chance que le « en mieux » corresponde dans leur esprit et dans le mien…

 

74) Seul – Par dignité, je veux jeter ce qu’il me reste de force dans une dernière bataille. Et je veux la livrer sans troupes. Je préfère une défaite certaine à une ultime trahison ou aux clameurs d’une foule aveugle.

 

75) Nosferatu – Ayant brûlé mes vaisseaux depuis longtemps, je ne suis plus qu’un fantôme. Ce qui, cependant, ne m’interdit pas de prendre possession d’un navire. Et de repasser le pont – une dernière fois.

 

76) Blocage – Je me connais à fond. Ce qui ne me sert à rien. Au contraire, cela m’entrave.

 

77) Epanouissement et déploiement – Je n’ai jamais rêvé de m’épanouir mais de me déployer. La nuance est d’importance.

 

78) Fin – J’ai cessé de me rebeller contre mon sort donc de pleurer.

 

79) Mouton – Et, quoi ! Je ne demande pas grand-chose. Je ne refuse pas d’aller à l’abattoir. Je veux juste décider dans lequel.

 

80) Précision – Evidemment, le fait que je ne me reconnaisse aucun maître implique aussi que je ne veuille pas de disciple.

 

81) Sagesse populaire – On aura compris que j’affiche un mépris souverain pour le bon sens populaire. Néanmoins, il m’arrive de respecter à la lettre quelques-unes de ses maximes. Celle-ci notamment : « Pardonne mais n’oublie jamais ». Ce qui est sans aucun doute lié au fait que, hypermnésique, je n’avais pas d’autre possibilité…

 

82) Trajectoire – Tout est conforme à mes plus noires prédictions. Il me faut toutefois admettre que celles-ci avaient une dimension autoréalisatrice. Mais pas seulement. Ma dégénérescence procède d’une logique absolue qui m’échappe en partie.

 

83) Dégradation – Il subsiste, dans ma continue dégradation, quelques traces de mon meilleur double. C’est pourquoi je n’essaie nullement de la freiner, voire de l’arrêter. Car je ne veux absolument pas renoncer à lui. Quand bien même je dois désormais me contenter, avec dépit, de ses lambeaux – de plus en plus minuscules.

 

84) Lamelles et lambeaux – Que font-ils là ? D’abord, ma nature compulsive fait que je ne peux faire autrement. Ensuite, je veux, dans ma dérive, entretenir cet ultime lien. Enfin, ils accompagnent et habillent mes autres textes – dans lesquels je torture des œuvres qui, elles non plus, n’ont rien demandées. Cela suffit, non ? Et puis, je n’ai définitivement pas à me justifier.


Remise en cause

 

85) Amusement cubiste – Tout ce que je dis est-il l’exact reflet de ma pensée ? Absolument pas. D’une part, je sais que la communication est rendue très difficile par les successives pertes d’information que supposent son émission, sa transmission et sa réception. Ce qui me pousse à ne point lui accorder trop de valeur. D’autre part, même mes certitudes les mieux ancrées sont destinées à s’estomper dans le doute. Alors, ici, je m’amuse. Notamment à changer d’angle de phrase en phrase.

 

86) Enfantillage – Tout ceci est terriblement puéril. Et, pour cause, ce n’est qu’un jeu !

 

87) Mortelle embardée – Je suis devenu une épave pour aller au bout de mes convictions. Depuis que je s’en suis réduit à cet état, j’ai tout le loisir de définir ce qu’étaient mes convictions.

 

88) Tares – La monstruosité de certaines de mes caractéristiques ne m’échappe pas. Et je sais que celle-ci va croissante. Mais je n’ai comme point de comparaison que vos règles si misérablement étriquées.

 

89) Oasis – « Une oasis d’horreur dans un désert d’ennui ! » écrivait Baudelaire. Après l’avoir enfin croisée, je me suis accroché à la première. Ce ne fut peut-être pas ma meilleure idée…

 

90) Sismicité – L’énergie ne cesse d’augmenter et de se stocker. Jamais, elle ne s’annule d’elle-même. Il faut ainsi la brûler d’une manière ou d’une autre. Sachant cela, on peut soit en éliminer la majeure partie par des dérivatifs, soit attendre une secousse sismique d’une inouïe violence. Nous sommes donc confrontés à un choix majeur. J’ai fait le mien – sans jamais penser qu’il était plus valable qu’un autre.

 

91) Résilience – Je connais mes traumatismes. Mais pourquoi voudrais-je les supporter et les dépasser ? Ce que j’étais avant ceux-ci n’était pas si extraordinaire pour que je veuille le redevenir.

 

92) Equilibre instable – J’abhorre le factice. Je sais que le Beau naît aussi bien du naturel que de l’artificiel. Et je n’ai pas la moindre idée d’où réside le Vrai. Comment voudriez-vous que j’étaye quelque chose sur une base solide ? En même temps, ai-je envie de construire quoi que soit ?

 

Pour un manuel de savoir-vivre : quelques préceptes issus de l’expérience

 

93) Armure et fêlure – Si tu te protèges trop, il te sera reproché ton anémie émotionnelle. Si tu révèles tes vraies fêlures, tu seras immédiatement rejeté pour celles-ci. Que faire alors ? Invente-toi des failles fausses et point trop béantes et construis-toi une cuirasse souple. Tu seras alors apte à la vie en société et prospéreras dans la duplicité – comme les autres, ni plus, ni moins.

 

94) Besoin – Laisse croire aux autres que tu as besoin d’eux mais, surtout, fais bien en sorte que cela ne soit jamais le cas. Ils se raviront de se sentir utiles mais seront absents quand ils pourraient l’être – et te traiteront de parasite ou de maître-chanteur. Car t’aider à sortir du gouffre leur donnerait l’impression d’y entrer.

 

95) Duel – Dans un conflit, quelle que soit sa configuration, si tu es en situation de faiblesse, ton assaillant n’aura plus rien à faire, le public, trop heureux de s’attribuer une part de la victoire, se chargeant de te piétiner et de te cracher dessus. A l’inverse, il n’est pas bon de trop afficher sa force car elle serait confondue avec une arrogance qui te serait reprochée. Aussi adopte l’attitude de l’humilité. Tu seras ainsi soutenu par des gens ayant l’impression de faire une bonne action. Mais, prends garde ! Ne te laisse pas prendre à ta propre feinte et ne commence pas à faire la moindre concession afin d’être honnête. Tu tendrais alors le bâton pour te faire battre.

 

96) Conseil – Si tu vois quelqu’un suspendu à un fil ténu, ne t’approche à moins d’être sûr de vouloir lui tendre la main. En effet, les remous provoqués par ta marche ont toute chance de précipiter sa chute. Bien sûr, je ne prononce cette mise en garde que si tu n’es ni altruiste, ni animé par quelque malsaine impulsion mais tout simplement curieux.

 

97) Mode – Je ne sais pas m’habiller mais, si tu veux éviter toute faute, le noir constitue une sorte d’assurance. Il n’en va pas de même pour le propos que tu auras, en général, tout intérêt à colorer d’un rose aussi uniforme que parfaitement écœurant. Il faut croire que les gens font montre d’un goût plus certain pour les vêtements que pour la réflexion.

 

98) Rapport de forces – Quelles que soient les circonstances, dès que tu rencontres quelqu’un, se crée avec lui un rapport de forces. Plutôt que de perdre ton temps à le déplorer, attache-toi à le circonscrire avec le maximum de précision. Il détermine, en effet, ta marge de manœuvre.

 

99) Durabilité – Sachant qu’on te demandera toujours de tout donner et que tu seras jeté comme un vulgaire détritus – avec parfois quelque politesse puisque, à l’époque du développement durable, tu peux espérer te retrouver dans la poubelle des déchets propres… – dès lors que tu n’auras plus rien à offrir, il ne te faut compter que sur deux ressources pour qu’un de tes couples résiste au temps. D’une part, le travail régulateur du code social. Aussi satisfais à ses exigences et livre-toi à toutes les tristes psalmodies qu’il impose. D’autre part, la création de liens d’interdépendance. C’est à ce prix que tu garderas tes amis et amours. Mais, tout cela va dans le sens directement opposé de la consécration de l’individu. Et rencontrer l’un d’entre eux était ta seule bonne raison de vouloir former un couple. J’entends bien une telle objection mais tu ne peux tout de même pas tout avoir.

 

100) Pari de Pascal – Si tu as tout misé sur quelque chose qui t’aurait vraiment rapporté infiniment plus que ce que tu avais à y laisser, tu n’as pas à le regretter – même si tu as perdu. Par contre, tu peux, amèrement, te reprocher d’avoir mal joué. Tenter son va-tout n’implique pas de faire n’importe quoi ou de renoncer à toute prudence. Cette dernière ne se confond avec le pusillanisme des médiocres qui, lui, n’excuse pas tes errements. Tu peux certes être fier de ton combat, pas de ta défaite.

 

c.

 

101) Amour et sport – On n’aime pas à quinze ans, on s’entraîne. Comme il se doit : soit techniquement, tactiquement, physiquement et mentalement. Aussi les amours adolescentes, parce qu’elles ne sont que parodies, me répugnent tout particulièrement. Les suivantes aussi, en général, car l’idéal du sportif n’est que de reproduire, au moment opportun, le geste parfait déjà accompli au cours de la préparation. Et, dans ce domaine, les gens tirent cet avantageux profit de leur si rigoureux et méthodique entraînement mais, pour la plupart, ils confondront toujours le sentiment et le factice.

 

102) Poussière – Puisque j’ai été réduit en poudre, j’en prends mon parti. Je tente d’orienter la nuée et de la charger de létales bactéries.

 

103) Détours – Tout ceci a-t-il un sens quelconque ? Excellente question. Car à force d’en avoir plusieurs…

 

104) Lectorat – Fort peu de personnes me lisent. Y en aurait-il mille ou un million de fois plus que cela ne changerait rien. Ou, plus exactement, plus rien. Ma vanité et mon ambition furent, un temps, importantes. Mais, aujourd’hui, disons depuis quelques mois, elles se réduisent à néant – ce qui doit être une étape supplémentaire de mon inexorable déclin. Je n’écris plus que pour trois ou quatre personnes. Qui, elles-mêmes, ne me lisent pas. Ce dont cette fois-ci, je souffre. Pourtant, je continue en espérant qu’après ma disparition, elles se pencheront sur ces textes. Que ma fin-même les poussera à le faire. Celle-ci et mes textes trouveraient alors leur raison d’être. On comprendra que je ne sois pas d’une folle gaieté.

 

105) Itérations – Tout ici ne semble que boucles et répétitions. Mais je ne crains pas plus l’incohérence que l’itération. Au contraire, en celles-ci résident les ténues possibilités de creusement, voire d’approfondissement, de ma pensée, de moi-même peut-être.

 

106) Après la faillite – Puisqu’on termine en ruines, autant laisser de beaux vestiges. Soit en les adaptant au goût des autres ou, mieux, en essayant de le former. De sa mort, il faut peut-être s’efforcer de faire une œuvre d’art. Cela ne lui donnera pas de sens particulier – non plus qu’à la vie – mais ce sera une petite consolation.

 

107) Evaporation – A l’apogée de mon existence, je rêvais de m’évaporer sachant que je ne monterai pas plus haut. Je ne me trompais pas et devais brutalement déchoir quelques jours plus tard. Mais peut-être est-ce aussi à cause de cet étrange désir que ma vie m’a si complètement échappé.

 

108) Démarche – Je dois m’efforcer de retrouver une certaine allure, ne plus raser les murs tête baissée. Comme à ma meilleure époque. C’était déjà une illusion. Et alors ?

 

109) Tension – Seuls les gens en tension sont précieux. Mais celle-ci, je l’admets volontiers, est difficile à supporter, pour soi comme pour les autres. De là à vouloir à toute force se débarrasser de son embarras…

 

110) A bout portant – Si l’on dispose d’une lunette, mieux vaut prendre du recul. On se salira moins, visera tout aussi juste et rira beaucoup plus.

 

111) Injures – A part les mots d’amour d’une femme sublimée, il ne m’était rien de plus doux à entendre que les insultes d’un imbécile. D’autant que, dans ce dernier cas, je ne doutais pas de la pleine sincérité de l’orateur. Malheureusement, je tends à perdre le sens de l’humour.

 

112) Rongé – Qui me ronge donc à ce point ? Moi ou les autres. Sans aucun doute, les deux. La seule question est de savoir si nous le faisons de manière successive ou synchrone.

 

113) Nudité et logorrhée – L’angoisse, même pathologique, a ses limites. Je n’éprouve ni celle de la page blanche, ni celle de la page noire. Il est vrai qu’il me semble, sans doute à tort et bien que je le crée, maîtriser le cadre.

 

114) Mythes – J’ai cessé de croire en Dieu, au père Noël, au grand amour et à une quelconque efficacité militaire de la résistance dans les années 1940. Pourtant, je reste un grand enfant. C’est donc qu’il doit me rester quelques abcès à vider. Ou peut-être est-ce parce que je les ai rapidement tous crevés.

 

115) Macbeth – Si, de toutes les tragédies shakespeariennes, Macbeth est peut-être la plus grande, c’est aussi parce que quelques-unes de ses pages ne sont pas parvenues jusqu’à nous. J’aime, en effet, à croire que son lecteur comble les interstices par les ressorts de son imagination. En tout cas, une multiplicité d’interprétations est possible et la pièce constitue un parfait-exemple d’œuvre interface. Elle confirme également, notamment grâce aux versions offertes par Orson Welles et Akira Kurosawa, combien Shakespeare fut le meilleur des scénaristes de cinéma. Quant à moi, je reste fasciné par le personnage de Lady Macbeth, envisage Macduff comme le double du héros et retient, bien sûr, le monologue final, célèbre entre tous : « La vie n’est qu’une ombre qui passe, un pauvre acteur qui se pavane et se démène son heure durant sur la scène. Et qu’on entend plus. C’est un récit plein de bruit et de fureur. Et qui n’a pas de sens. » Dans la lucidité de cet homme perdu, qui, il ne sait trop lui-même pourquoi (une prophétie, son ambition, celle de sa femme,…), a voulu s’élever jusqu’au trône, on comprend que Macbeth n’est pas la grande pièce politique (Richard III tient cette place) de son auteur mais qu’elle excède ce cadre – pourtant immense.

 

116) Incomplétude et conditions d’incomplétude – S’il te manque un membre, tu souffres forcément de cette amputation. Mais là ne s’arrête probablement pas ta douleur. Tu peux également souffrir des conditions mêmes de cette amputation et de la plaie, non refermée, qu’elle te laisse. S’ensuit un effet de cercle vicieux : le membre manquant te rappelle la plaie et réciproquement. Et, sans fin, est ton calvaire. Déporté au niveau psychologique, le problème se pose en des termes identiques. Si quelque chose doit d’être arraché, tu auras tout intérêt à faire en sorte que cela soit réalisé le plus proprement possible pour ne pas t’enfermer dans une éternité de misère. D’autant que tu ne peux compter sur les autres. Ils ne sont, ni ne se préoccupent d’être, de bons chirurgiens. Le repos de ton âme tient donc tout autant à ce que tu es prêt à supporter de perdre qu’à la façon dont tu le perdras.

 

117) Sources – Que je sois, en certains et rares instants, percutant, cinglant ou incisif est possible et je l’espère. Cela se nourrirait alors de mon acidité, de ma noirceur, de ma totale absence d’illusions sur le genre humain, toutes caractéristiques que j’assume et ne regrette pas. Il n’en va pas de même pour quelques autres avec lesquelles on pourrait aisément les confondre. Je suis ainsi amer, aigri et acariâtre. Ce qui puise à deux autres sources. La première est mon rêve d’Icare, ma continue tentation d’omniscience. La seconde relève de ma quasi-impuissance en certains moments et de circonstances de vie. Elles ne sont pas les mêmes. De cela, je suis certain. Il est par contre loisible d’envisager que, entre elles, de complexes rapport sont entretenus. Mais, même si je les connaissais avec précision, je ne souhaiterais pas les mettre au jour.

 

118) Apogée et sommet – A mon apogée, je m’étais déjà éloigné de mon sommet. Comme beaucoup sans doute. Ce dont je mis bien des années à me rendre compte ; malgré l’extrême brutalité de ma chute et la complète dégénérescence qui allait s’ensuivre. Je ne suis donc pas très perspicace. Je me suis d’ailleurs définitivement détruit à rêver de la première quand j’aurais pu vivre longtemps sur les restes du premier. Mais il est trop tard désormais. Au-delà, je me demande, dans mon cas, comme dans les autres, quelles corrélations entretiennent sommet et apogée. Je ne suis pas si certain qu’elles soient directes.

 

119) Disparition – De nombreux signes me laissaient présager ce sombre destin. Et cela advint : je suis devenu un homme invisible. Sans avoir besoin de m’enfermer dans un laboratoire pour mettre au point quelque formule magique. J’ai juste disparu – ou plutôt j’ai été prié, à peine poliment, de disparaître – de l’écran. Sans même qu’on me laisse disposer de la voix-off. Le sinistre est complet.

 

120) Décence – Puisque le suicide est, de par nature même, notre toute dernière carte, efforçons-nous de la jouer correctement. En élève d’Alfred Hitchcock, je recommande d’utiliser le suspense plutôt que la surprise. Mais, de grâce, surtout ne vous ratez pas. Rien n’est plus ennuyeux qu’un retournement de situation qui ne s’impose pas et une fin qui ne veut pas venir.

 

121) Fierté et honte – Depuis ma mort, j’ai cessé d’être mon juge et d’offrir à quiconque le droit de l’être à ma place. Tel est l’incontestable avantage de cette triste situation. Pourtant, ce que je ne peux vraiment m’expliquer, je connais encore la fierté et la honte. La honte, surtout. Par-delà les ténèbres du trépas, elle s’assure d’être mon éternelle compagne.

 

122) Ainsi soit-il – Il n’y a donc que l’art qui résiste au temps ou, plutôt, il n’y a que lui qui doive le faire.

 

123) Flirt – Bien avant de flirter avec la limite, je l’avais dépassée. Là réside la grande explication : je n’ai jamais joué du côté autorisé.

 

124) Ce que je n’étais pas – Tout en est moi est devenu profondément malsain. Non seulement mentalement mais aussi moralement quand, longtemps, même dans les mois qui suivirent mon décès, je fus un modèle d’intégrité et de loyauté. Mais qu’y puis-je ? Je ne suis pas seul responsable. Et quand bien même…

 

125) Dématérialisation – Avec l’évolution de la technologie, s’il vous prend l’envie d’écrire votre existence, jusque dans ses détails les plus insignifiants, l’ensemble tiendra sur une micropuce électronique. Bien plus petite que la capsule de poison nécessaire à achever votre vie. Ce qui ne manque pas de m’apparaître hautement symbolique.

 

126) Mensonge – La traque, permanente, stricte et méticuleuse, du mensonge peut, a priori, être digne de bien des louanges. Mais elle ne peut que s’accompagner que de quelques mensonges supplémentaires. Ceux que l’on ne manque de se faire à soi-même notamment.

 

127) Abscons – J’entends le rester. Définitivement.

 

128) Session – Il faudra donc en ouvrir une nouvelle. La dernière.

 

129) Epices – Je ne les aime pas tant que cela. Je préfère généralement un goût pur. Par contre, mon manque d’attirance pour les croisements de saveur n’est certainement pas motivé par des questions de santé publique.

 

130) Perclus – Cela aussi a l’odeur de la fin. Cette fatigue…

 

131) Supervision – Sans réelle stupéfaction, j’observe ma progressive liquéfaction.

 

132) Concours anecdotique – J’ai passé nombre de concours afin de quérir des métiers qui ne m’intéressaient point. Mais le dernier me pousse vers l’anecdote. Le sujet était ainsi libellé : « ‘‘ Tout pouvoir n’est que provisoire ; celui qui l’exerce doit savoir qu’un jour il devra rendre des comptes (Albert Jacquard ; scientifique et essayiste français)’’. Qu’en pensez-vous ? » Evidemment, je n’en pense rien du tout si ce n’est que la pensée de Jacquard oscille, comme toujours, entre plate banalité et franche niaiserie. Toutefois, comme le mouton que je suis, j’ai composé et écrit mon lot d’imbécillités. Dont celle-ci : « Le pouvoir des uns s’arrête où commence celui des autres. » Et j’étais d’accord avec moi ; d’accord surtout pour reconnaître que pouvoir et liberté n’ont décidément rien à voir l’un avec l’autre. Ce sur quoi il me faudrait d’ailleurs revenir.

 

133) Compréhensif – On peut expliquer, scientifiquement sinon raisonnablement, bien des comportements. Est-ce une raison pour être compréhensif ?

 

134) Mutuellement – Je ne suis pas convaincu qu’il y ait de réciprocité dans autre chose que la destruction. Peut-être la morale devrait-elle nous pousser à toujours fournir une arme à l’adversaire – y compris quand on ne le désigne pas comme tel.

 

135) Haine et ennemis – Ils ont planté le couteau, sont partis sans un regard – par pudeur, sans doute. Si, par bonheur, nous les croisons en train d’agonir, ne faisons pas la même erreur : installons-nous confortablement et jouissons d’un si doux spectacle.

 

136) Les humiliés – L’amour, l’envie, l’argent, la normalité…. Cela nous pousse-t-il vraiment à agir ? Oui, sans le moindre doute. Mais il n’y a pas plus grand moteur que l’humiliation. Me suffira-t-il ?

 

137) Relance – Ainsi, il faut des armes, mais surtout pas d’armée. Chaque élément d’une potentielle reconstruction doit être subordonné à ce seul objectif : être en situation de mener la guerre. Créer, donc, le champ de bataille et ne pas y arriver nu. Si, vraiment, le temps presse, on pourra cependant se contenter de la seule première condition.

 

138) Cycle – Autrefois à l’affût, désormais aux abois, bientôt à l’abordage.

 

139) Le point de vue du spectateur – Quand il théorise le principe de nécessité intérieure de l’œuvre, Wassily Kandinsky a évidemment raison. Notamment lorsqu’il définit ses trois composantes : celles propres au créateur, à l’époque et à l’art. Bien sûr, le poids de chacune de celles-ci diffère d’une œuvre à l’autre. Parfois, l’une domine mais l’erreur serait de croire qu’elle puisse s’imposer aux deux restantes. Ainsi, si toute création a sans aucun doute une portée politique, il ne saurait y avoir d’art uniquement politique. Voilà pourquoi, je précise que la nécessité esthétique surpasse, toujours, la nécessité éthique. Par ailleurs, il ne faut point oublier que l’œuvre échappe à son créateur, qu’elle se fait interface entre celui-ci et le spectateur. Ce dernier n’a nul besoin de connaître l’artiste et de savoir quelles étaient ses intentions précises. Nécessairement fermée sur elle-même, l’œuvre se doit cependant d’être totalement ouverte sur celui qui la reçoit. Qui se doit de posséder un point de vue, de l’ancrer dans l’œuvre. Parfois, il la torture mais au moins s’en empare-t-il. Que seraient 2001, L’Odyssée de l’espace, Apocalypse Now, Stalker, 2046 ou, plus récemment, The Tree of Life sans un spectateur conscient de lui-même – et ressentant les limites de cette conscience ? Ce ne sont pas, en tout cas, ces films qui sont hermétiques mais nous qui prenons le risque de le rester. Mais il est vrai que le spectateur préfère généralement se faire pauvrement guider et hurler avec les moutons.

 

140) Solipsiste – Plus encore qu’égoïste et égocentrique, je l’ai été. C’est en renonçant à l’être que je suis mort. Jamais je n’aurais dû me laisser contaminer par l’idée, même partiellement, que ce monde possédait un autre centre que moi, qu’il possédait une existence propre, indépendante de mon ressenti. Cette idée était-elle vraie ? Etait-elle fausse ? Je n’en sais rien mais en connais le résultat – et ne suis plus là pour savoir si le monde continue à vivre. Au fait, a-t-il jamais existé lorsque je l’irriguais ? Aucune importance.

 

141) Roméo et Juliette – C’est justement parce que l’on n’aime pas à quinze ans que de toutes les tragédies shakespeariennes, Roméo et Juliette m’apparaît la plus terne. Symétriquement, je voue une révérence toute particulière à Antoine et Cléopâtre, vraie et sublime pièce d’amour. Déjà vieillis, les héros savent vivre leur dernière grande aventure. Certes, cette conscience du temps qui, irrémédiablement, passe implique que leur amour se construise dans la nécessité personnelle. Mais ai-je dit, un jour, que l’égo devait être absent de l’amour ? Au contraire, il est l’un de ses plus indispensables ferments. Je me borne à marteler que nécessités personnelle et sociale n’ont aucune raison de correspondre, qu’il est désespérant de constater que tel est si souvent le cas et qu’il faut s’efforcer de détruire la seconde.

 

142) Verre brisé – Il faudrait mieux exploser dès que l’on est frappés plutôt que de, mus par une fierté ridicule, se retenir et reculer l’inévitable. Au moins, notre assaillant recevrait-il quelques éclats.

 

143) Investissement – Même si trop de sérieux m’ennuie, je déteste, en tout domaine, la désinvolture. On ne saurait faire les choses trop négligemment. Bien que, avec une pointe d’affectation, il soit parfois bon de faire croire à un minimum de dilettantisme.

 

144) Prudence – Encore garder une flèche dans son carquois. Il est toujours possible de trouver, par hasard, un arc – de savoir, par erreur, s’en servir.

 

145) Oubli volontaire – Vous avez le texte. Je promets ici de ne rapporter, le plus fidèlement, que ma vérité mais certainement pas toute ma vérité. Aussi, nul besoin du contexte. Que, par un reste de pudeur, je vous laisse le soin d’imaginer. Ce qui n’est pas aussi aisé que les apparences vous le laissent supputer. Donc, concernant celui-ci, vous ne pouvez que vous tromper. Il n’y a pas d’autre possibilité et, si vous l’aviez, ramenant tout à celui-ci, vous vous tromperiez plus encore. Même ceux qui sont initiés, ceux qui croient le connaître, se laissent abuser par ce qu’ils pensent être à l’exacte origine de mes lignes. Par quoi, il n’y a d’ailleurs nul ésotérisme derrière celles-ci. Si j’avais pu être créateur, c’eut été l’un de mes mantras : « l’œuvre doit exister en dehors de son contexte ». Ce point, et ce point seul du geste artistique, je le dominais. En pratiquant le clair-obscur, je le prouve. 

 

146) Fatigue – Dans mon creuset, j’introduis encore une petite pincée d’autocritique. C’est l’un des récifs de ma nature contre laquelle je ne peux lutter. Mais d’elle, je me suis lassé et j’éprouve le besoin de me rafraîchir. Quant à l’aveu, il n’a, lui, jamais fait partie de ma culture.

 

147) Clef de voûte – Quand s’écroule un château de cartes, je me demande toujours si c’est par la base ou le sommet. D’autant que ceux qui ont construit sur de l’argile ou qui ont voulu monter trop haut ont, a priori, ma sympathie. Ce qui n’est pas le cas de ceux dont l’un des stades intermédiaires s’abime.

 

148) Bras de fer – Ainsi, avec ou sans déclaration de guerre en bonne et due forme, je m’en vais livrer un dernier combat afin de parachever tous ceux qui l’ont précédé. Dans lequel j’affronterai mes démons et tomberai au champ d’honneur, les armes à la main. J’y trouverai un peu de liberté, allumant de multiples mèches et tirant à tout-va sans nul besoin de rectifier. Bien sûr, au vu de mon état, je ne peux envisager une longue guerre d’usure. Je me contenterai alors d’une blitzkrieg. Notons qu’avoir perdu, avant même de commencer, recèle un avantage précieux : je n’ai plus à craindre aucune adversité. Ce qui, pour qui connaît ma pleutrerie, est d’un prix inestimable. Attaquer, donc. Encore et toujours. Sans relâche. Et ne cesser de redoubler d’efforts dans mon entreprise sans me soucier de passer le flambeau. Voilà désormais mon carburant – et mon hygiène de vie.

 

149) Honnêteté – On ne devrait jamais dire : « J’ai changé, je vais mieux et suis désormais plus équilibré ». Mais : « je me suis aliéné dans la société et dégradé dans sa norme ».

 

150) Chance – Ai-je manqué de chance dans ma triste existence ? J’en ai peut-être eu une ou deux véritables que je n’ai pas sues saisir, ne devant alors m’en prendre qu’à moi-même et non aux circonstances. Pour le reste, j’ai surtout eu de la chance en des moments dans lesquels elle m’était parfaitement inutile. A cette aune, je serai tenté d’affirmer que j’ai été malchanceux dans ma chance – même si je n’en ai sans doute pas eu moins que d’autres.

 

Antoine Rensonnet

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