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Lamelles et lambeaux 3ème partie

Rédigé par Antoine Rensonnet Publié dans #lamelles et lambeaux

Lamelles et lambeaux

 

De guerre lasse

 

De 1 à 150

 

De 151 à 300

 

a.301 à 350

b.351 à 400

c.401 à 450

 

De 451 à 600

De 601 à 750

 

a.

 

301) L’étoffe d’un chef – Tous les cinq ans, désormais, revient le carnaval présidentiel et sa fameuse « rencontre d’un homme et d’une nation ». Si j’y participe, en tant qu’électeur, ce n’est pas pour déterminer quelque champion. La question de la « carrure » me fait doucement sourire. Président de la République, ce n’est jamais qu’une fonction parmi d’autres que plusieurs milliers de personnes peuvent exercer sans grande difficulté. Bref, l’incarnation est sans véritable importance et j’ai passé l’âge de croire aux hommes providentiels. Mais pas celui de savoir ce que cette idée recèle de potentiellement dangereuse. D’ailleurs, si ces multiples groupuscules dotés d’une idéologie totalisatrice ne provoquent que mon indifférence au vu de leur manque d’audience et de la stupidité de leur pensée, je n’ignore pas que leurs misérables leaders sont de petits Hitler en puissance.

 

302) Le départ – Tout est prêt, minutieusement préparé jusque dans le moindre détail. Jamais un plan n’avait été si méthodiquement pensé. Il n’y a plus qu’à partir. En se retournant ou pas ?

 

303) Raccord – Le sens réside aussi dans les liaisons abrogées et les articulations rognées – volontairement. De la valeur de l’ellipse avant l’éclipse…

 

304) Limites à la verbalisation – Contrairement à ce qu’affectent de croire ces charlatans et éboueurs de l’âme que sont les psychiatres, on ne traite pas les maux par des mots. Aussi bien que, très rarement, quelques-unes de mes formules me satisfassent, mon activité d’écriture trouve rapidement ses limites. Il faut donc asséner des coups d’une toute autre nature. Mais ce grand déversoir, créé par moi seul et sans les conseils de quiconque, possède cependant son utilité. Pour en revenir aux psychiatres, qu’ils sachent que je me passe fort bien de leur aide – dûment tarifée. Par contre, si quelque armurier…

305) L’inconcevable désir du double – Que ce soit au terme d’une étreinte fougueuse, d’un viol ou, comme c’est le plus souvent le cas, d’un meurtre de sang-froid, il faut évidemment annihiler ses doubles – pour éviter que ce ne soit l’inverse. Pourtant, je l’ai dit, je cherche à préserver ce qu’il reste de mon meilleur double – que j’ai rencontré et échoué à incarner. Je n’ignore absolument rien de la stérilité de cette démarche mais cela demeure mon désir le plus profond. Qui ressort et que j’habille, pour tenter de le justifier, de considérations éthiques, esthétiques mais aussi oiseuses. Pour le reste, ce qui m’ennuie n’est pas tant que ce double m’ait séduit mais que son charme agissait aussi sur d’autres. Peut-être cela expliquerait-t-il également que je ne veuille y renoncer et, comme un dément, m’y accroche encore. De quoi assez largement relativiser ma volontaire position de hors-jeu vis-à-vis de l’ordre social…

 

306) Synecdoque – Souvent, dans ces lignes, quand j’écris je, tu, on, nous, vous,…, je pourrais tout aussi bien utiliser un autre pronom. Le général ne manque de se loger dans le particulier – ainsi que l’inverse. Mais il faut bien commencer une phrase. La terminer aussi.

 

307) Lustrer – Je ne suis pas à la recherche de mon lustre passé. Mais il me serait utile, dans ma quête, de retrouver l’apparence d’apparence de lustre que j’ai, un court temps, possédée. Je n’espère pas plus. Libre à vous de ne voir en moi qu’un sombre boutiquier.

 

308) Hors-compétition – Je joue toujours seul. Donc je gagne. Mais là n’est pas la raison. La victoire ne m’intéresse pas plus qu’un bon classement. En fait, je ne supporte pas la concurrence. Avec elle, je m’ennuie ; en elle, je me délite. Par contre, j’aime jouer.

 

309) Amour criminel et normal – Ainsi la réalisation extrême, la fortification ultime de l’amour serait-elle, nous dit-on communément, l’enfant. Outre ce que faire un enfant comporte, en tant que négation de l’individualité, encore à l’état d’ébauche, d’un autre, de criminel, cela prouve combien l’amour, tel que le conçoivent la plupart, est immensément faussé par le travail de la norme. Avoir un enfant ne procède nullement d’un besoin personnel – et encore moins d’un désir – mais bien de la logique d’intégration complète à la société. Ce n’est que respecter le plus haut de ses canons. D’ailleurs aucun régime n’a songé, même si certains le limitèrent, à remettre en cause la procréation et, bien au contraire, tous la glorifièrent. L’enfant n’est donc l’accomplissement du couple qu’en tant que celui-ci est le foyer d’organisation de la société et que l’enfant lui permet de se perpétuer. Mais cela démontre alors combien l’amour, en dehors de ses marques sociales, est absent de l’immense majorité des couples. L’enfant parachève cette banalisation de l’individu par le couple qui figure l’inverse-même du sentiment amoureux. Comment pourrait-on penser, un seul instant, que la rencontre d’une autre individualité qui vient si intensément faire résonner la sienne pourrait trouver son parfait prolongement dans la mise au jour d’une troisième ? C’est là un non-sens absolu. Qui, par l’absurde, démontre ce qu’est le couple – et l’enfant. Mais, à ce dernier, on ne pense pas. Sous prétexte de bien respecter les figures imposées de la norme sociale. Pardon, de l’amour, me disiez-vous…

 

310) Eternel retour – Ma vie est marquée par la figure du cercle. Ce qui, au vu de sa beauté, me séduirait s’il ne s’agissait pas que de boucles vicieuses – dont, vainement, j’essaie de trouver le centre.

 

311) Drogue – Qui peut se représenter l’atrocité du manque pour qui ne l’a pas connu ? Sans doute dépasse-t-il même en intensité le bonheur de s’y arracher.

 

312) Gaston Lagaffe – Je ne saurais dire si la bande-dessinée mérite d’être rangée parmi les arts majeurs. Je la connais trop mal pour savoir si elle a engendré de très nombreux chefs-d’œuvre. Il ne me semble toutefois pas. Mais il en est au moins un : Gaston Lagaffe. Bien sûr, il y a l’humour et la finesse du trait de Franquin. Mais ce n’est pas tout. Il faut tenir compte du dispositif. Un héros lunaire et fainéant, complètement éloigné des normes sociales contre lequel il lutte sans même s’en apercevoir puisqu’il ne sait même pas leur existence. Et que fait-il ? Il sauve. Des personnages qui étaient en train de se faire absorber et détruire par l’ordre. Au surplus, parce qu’il ne les reconnaît pas, en pratiquant une résistance inconsciente, les autorités sont privées de tout leur supposé pouvoir. Ne nous y trompons pas, c’est là une vision résolument anarchiste et misanthrope. Avec Idées noires, Franquin nous donne à voir le monde privé de Gaston. Il ressemble alors fort au nôtre. Il n’en reste pas moins qu’on peut toujours espérer en un Gaston, qui, sans être aucunement un leader, crée une remarquable capacité d’entraînement. Oui, peu d’œuvres constituent une aussi puissante satire du capitalisme et de la société de consommation. Mais la subversion de Gaston Lagaffe est si paroxystique qu’elle est appelée à résister à l’époque et son personnage principal deviendra une figure se gravant à jamais dans l’imaginaire. Aussi, quitte à rêver et espérer en un hypothétique sauveur, je le choisirais, lui, bien plus volontiers que le Christ. D’autant qu’on s’ennuie beaucoup moins et rit beaucoup plus à lire Gaston Lagaffe que La Bible. Aussi, je me fais un devoir de me replonger régulièrement dans la série dessinée quand je délaisse largement les aventures du mégalomane en pagne.

 

313) Diagnostic – Que l’on laisse à d’autres, proches ou pourvus d’une qualité « reconnue », le soin de la formuler ou que l’on veuille, parfois jusqu’à l’absurde, s’en rendre le maître, qu’on la souhaite globale ou qu’on y préfère une somme de raisons partielles, nous avons toujours besoin d’explication pour que notre sort s’éclaire, s’élucide même. Cela fait, à l’extrême, partie de notre nature. Mais, bien souvent, il nous faut reconnaître qu’il n’y en a pas – de juste, dans les différents sens du terme, du moins.

 

314) Perle – Les conséquences de l’épuisement me poussent à ne plus rechercher les perles que recèlent certains. Qu’ils les trouvent et les affichent par eux-mêmes. Après, nous verrons bien s’il me reste quelque énergie pour, les apparences délaissées, aller les observer.

 

315) Huis-clos – J’ai, depuis longtemps, dépassé le point de non-retour et suis plongé dans quelque fatal engrenage. Dans mon agonie, tout ce que je suis est progressivement contaminé. Mais, je ne chercherai pas à percer la muraille de mon enfer mental, de ma claustration spirituelle. Dussè-je endurer de superfétatoires railleries et quolibets. Ils m’ont, du reste, toujours accompagné et nul ne peut comprendre, ni ne doit précisément savoir pourquoi, dans ma vie détruite, rien ne fait plus sens. Il n’y a pas de naïveté dans cette abolition de la raison et simplement quelque fatalisme devant mon impéritie. Depuis que j’ai raté l’unique créneau, je ne cours plus après les dérivatifs et sais que rien ne remettra mon existence sur ce qui aurait dû être son axe. Aussi, n’y a-t-il plus que le spectacle de sa dévastation et de la dislocation de mon être. Moribond, je m’enfonce dans la vase.

 

316) La stratégie américaine – Après tout, pourquoi ne pas appliquer la stratégie américaine au Vietnam ? Soit déverser des tonnes de napalm en remarquant ceci : les tirs étaient fort imprécis et la plupart des munitions gâchées, presque volontairement serait-on tenté de dire, en pure perte ; le rendement était donc très faible ; cela fit tout de même de nombreuses victimes, les éclats touchant beaucoup de monde ; les Américains ont logiquement perdu la guerre du Vietnam – notamment parce qu’elle n’avait pas le moindre sens…

 

317) Le bonheur du jeu – C’est le jeu, solitaire ou collectif, qui, aujourd’hui, me manque le plus. C’est dans celui-ci que je me retrouve le plus. Parce qu’il me rappelle une enfance à jamais perdue mais dont quelques bribes demeurent. Je veux garder, jusqu’au bout, cette part de moi-même. Que je ne peux toutefois guère partager. Non par peur des moqueries mais pour en préserver la pureté, pour ne pas avoir à la mettre en scène. Afin qu’elle échappe toujours et encore, même si tout jeu possède ses règles, au désastreux travail de la norme sociale.

 

318) Pouvoir et liberté – Puisque toute relation humaine se structure, qu’on le veuille ou non, qu’on l’admette ou pas, autour d’un rapport de forces, il ne saurait y avoir nulle liberté dès lors que l’on est lié, d’une façon ou d’une autre, avec quelqu’un. Ce qui, en bonne logique, implique que la liberté se situe aux antipodes de tout système social donc de tout pouvoir. Ceci sans même avoir besoin de s’interroger plus avant sur la notion de pouvoir et sur ses limites. Même en tenant compte de l’extrême cynisme qui permet que l’on ne reconnaisse pas toujours ses responsabilités les plus criantes.

 

319) Ecce homo (libre) – M’a-t-on compris ? – Gaston Lagaffe contre le code social.

 

320) Définitivement un raté – J’ai toujours su que j’étais un meurtrier en puissance. Mais je ne suis vraiment pas homme à réaliser mon potentiel. Alors…

 

321) Résonance, reproduction, réorganisation – Quand, en un instant, tout a résonné si intensément, passionnément et intimement, la suite, jusque dans ses moindres détails, y compris dans ce qui, auparavant, comptait tant, semble frappée d’une absolue vacuité. Il n’est certes pas à exclure qu’un tel état puisse se reproduire. Mais cela demeure improbable et ne peut, en toute hypothèse, se faire immédiatement. Aussi à observer que le commun n’est que rarement frappé de longue paralysie et qu’il montre une extraordinaire capacité à se réorganiser à court terme, j’en déduis qu’il n’a jamais résonné. Peut-être est-ce sa chance…

 

322) Déception – Quoique je fasse, je ne peux être plus immoral et cynique que certains. Même en essayant.

 

323) Evidence – Que puis-je dire sinon reconnaître que seul mon narcissisme égale ma laideur ? Pourtant, j’ai bien essayé de remédier aux deux. L’erreur fût peut-être de tenter de soigner l’un par l’autre. Mais probablement n’y avait-il pas grand-chose à faire…

 

324) Un consternant moderne – Mon désarroi ne cesse de s’accroître lorsque je constate qu’en ces lignes, qui, en un sens, constituent la relation de mon expérience au pays des hommes et contiennent les réflexions inspirées par ce navrant périple, je me trouve nombre d’excuses pour justifier mon immense échec. Peu importe qu’elles soient ou non valides. Il n’entrait pas, du moins consciemment, dans mon intention d’en chercher – si ce n’est incidemment pour mieux préciser certains des points qui me tiennent à cœur. Or, elles sont omniprésentes. C’est donc que ma pente naturelle m’incline à en faire état. En cela, je me comporte comme le commun, tiraillé entre la structure mentale chrétienne (le pêché comme explication à toute mésaventure) et le cynisme contemporain (la faute qui, par mensonge autojustificateur, est ramenée à presque rien). Tel n’était pas, bien sûr, ma volonté que de figurer un tel être. Mais je le suis. Un pathétique représentant de l’époque.

 

325) Hécatombe – « Puisque ces choses nous dépassent, feignons d’en être l’organisateur » disait Talleyrand. Certes. Mais qui pourrait décemment croire que cette hécatombe résulte d’un repli stratégique ?

 

326) Rumeurs – Vous ne pouvez certes vous fier à ce que j’avance sur mon propre compte, mon point de vue étant nécessairement biaisé et vicié. Je ne vous donnerai d’ailleurs pas l’ensemble des résultats de la très fine introspection à laquelle je me suis si méticuleusement livré. Ne serait-ce que parce que je ne souhaite pas qu’on en discute la valeur. Bref, je vous resterai inconnu. Croyez-moi seulement sur cela : quoique romantique et mélancolique, je ne suis pas un anachorète. Ce bruit-là est faux. De même que ceux qui me disent complètement idiot ou extrêmement intelligent. Pour le reste, j’aimerais devenir un guerrier mais cela m’est difficile.

 

327) De l’incarnation – Je suis un fantôme errant au milieu de robots.

 

328) Permission – Quelles que soient les circonstances, il ne surtout jamais avoir à demander la permission d’agir – ou de ne pas le faire. Même par politesse. Ou de façon tacite. Il y a là une clef.

 

329) Pyramides – Si elles semblent résister au temps, ce n’est tant en raison de leur forme que de leur contenu. Du vide.

 

330) Gibet – Je ne suis plus qu’un gibier de potence. Pour de multiples raisons. Je regrette simplement d’être le seul à prendre ma part de responsabilité dans cette situation.

 

331) Prologue – Quand doit-on vraiment considérer qu’il est achevé ?

 

332) Si le romantisme existe toujours – Donc le moment doit modeler le temps. Qu’il le réifie ou le personnifie.

 

333) Marabout – Quoi de plus ridicule qu’un marabout pour soigner nos maux ? Un médecin, peut-être. Un psychiatre, assurément.

 

334) Convergence – Surtout, que l’on retienne ma lâcheté. Immense. Mais également ma vanité. Celle d’un homme qui considérait comme un reniement éthique tout changement imposé par les circonstances, toute microscopique modulation du cours de son existence, tout amendement tactique. N’importe qui d’autre assume ces choses-là. Ce en quoi ils ont très probablement raison.

 

335) Nécrophobie – Je ne pardonnerai pas à ceux qui ont joué avec mon cadavre.

 

336) « Oui, je vois l’heure ; il est l’Eternité ! » (Charles Baudelaire ; L’Horloge in Le Spleen de Paris) – Qu’était-ce ? Parcouru d’un fascinant jeu de lumière, l’instant, évidemment, qui, je l’espère, n’avait pas vocation à le demeurer mais, j’en suis sûr, à me retenir prisonnier.

 

337) Mathématiques – Il y a quelque évidence à asséner que, lorsqu’on est mort, seul compte le passé et que le présent ne revêt plus la moindre importance. Mais alors, du passé, qu’en faire puisque le souvenir, qui ne cesse de revenir dessus, le trafique ? Rien, si ce n’est espérer en isoler une goutte d’intensité. Retrouver où se logeait le moment. Pour la plupart, il n’aura jamais existé. De sorte qu’ils ne peuvent mourir, n’ayant jamais vécu. En fait, ce qu’ils appellent la vie n’est qu’une courbe qui ne connaît guère d’inflexion, toujours dérivable et proche de zéro. Pour le mort, il n’y a que quelques points tendant vers l’infini et non reliés entre eux. Contrairement à ce qui est admis, la continuité, en ce qu’elle aplanit les sommets, est la négation de la vie.

 

338) Vertueux – J’ai perdu ma candeur, si longtemps intense, et ne suis plus, essentiellement, qu’un bloc de haine. Si mon ennemi est à terre, en souffrance, je me réjouirais, le frapperais le plus durement que je le puisse et cracherais dessus si cela m’est possible. Pourtant il ne me viendrait pas à l’idée de faire subir ce sort à un inconnu. Aussi, en un certain sens, je continue à me distinguer puisque je demeure, malgré les épreuves et/ou leurs conséquences, un modèle de vertu.

 

339) Fonctionnalisation – « Mon (ma) chéri(e) », répètent-ils en cœur. L’expression, parce qu’elle est pathétique, est intéressante. On retiendra essentiellement le deuxième mot qui, par son ridicule, montre combien l’amour et le romantisme ont été réduits à rien. Mais c’est le premier, ce pauvre possessif, qui indique quelle fonctionnalisation ils ont subi, qu’ils ne sont (je n’ignore pas que toujours le couple le fût mais au moins était-il communément admis comme tel ; il n’y avait alors nulle tromperie sur la marchandise) qu’un foyer d’organisation social. Mon chéri, ma voiture et tutti quanti. Vous possédez vos signes…

 

340) Le pouvoir de la négation – L’issue est inéluctable, chacun la connaît. J’aurais tenté, sans grand succès, de prévenir. Mais rien ne semble pouvoir en venir à bout du pouvoir de négation. Beaucoup voient leurs proches en phase terminale d’une maladie et ne se résolvent pas à l’évidence. Cependant vient un jour où elle se rappelle à nous. Dans ces circonstances seulement, le pouvoir de négation trouve son maître. La réalité l’emporte. Dans son horreur.

 

341) Volontarisme – N’oublions jamais, pour tous ceux qui le revendiquent et le présentent comme l’inverse de l’opportunisme, que le nazisme fut le plus grand exemple de volontarisme politique de l’histoire humaine – et le génocide juif, strictement inutile du point de vue de la Seconde Guerre mondiale, son paroxysme.

 

342) Impulsions – J’ai pour habitude, à tort ou à raison, de me flatter de la sûreté de mon instinct. On se demandera peut-être pourquoi je n’agis pas plus en fonction de celui-ci. D’une part, parce que ma nature est trop pusillanime. D’autre part, parce que l’expérience m’a appris à me méfier des personnes impulsives qui ne pensaient qu’à satisfaire leurs désirs immédiats. Il me semble inutile de faire souffrir pour rien. Et ce même instinct me permet généralement de savoir quand ce pourrait être le cas ce que, n’étant aucunement cynique, je supporte mal.

 

343) Le relatif et l’absolu – Si ton compagnon, homme ou femme, n’est pas beau, tu le nieras en allant jusqu’à t’affirmer que ton amour transcende sa laideur. Allons donc, s’il l’était, ton désir serait avivé par le jugement de la société. Soyons honnêtes, il est des choses bien plus subjectives que la beauté physique mais sa relativité reste totale en comparaison de la norme sociale. Y satisfaire en formant couple vaut d’ailleurs bien que l’on renonce à tout critère – quel qu’il soit.

 

344) Fuite – Avant de s’enfuir pour de bon, il faut reparaître une dernière fois. Je ne saurais l’expliquer mais c’est là une évidence. Pour être assimilé à un phénix, peut-être ?

 

345) Lunaire et lunatique – Je me déconnecte de plus en plus de la réalité. N’était-ce pas là mon objectif hautement revendiqué ? Oui-da tant elle suscite chez moi un dégoût certain. Toutefois je ne me lasse pas de la commenter – y compris dans son actualité. Il faudrait donc, par souci d’efficacité, que je songe à conserver quelque lien avec elle.

 

346) Oxygène – Un altruisme cannibale pousse certains à se mêler de tout sous prétexte de nous faciliter la vie. Alors que nous avons surtout besoin d’air – non comprimé. Pourtant, avec eux, jamais nous n’osons nous montrer économes de nos remerciements. Notons que, en les laissant prospérer, cette politesse-là aussi nous détruit.

 

347) Contre l’électeur stupide – Nous sommes fiers de notre système électoral qui repose surtout sur le scrutin uninominal, donc personnalisé à l’extrême, à deux tours. La foire présidentielle en constitue le plus bel exemple. Au point qu’elle se soit imposée comme l’élection autour de laquelle tourne l’ensemble de la vie politique de ce pays. Ce que les textes n’imposent nullement. Bref. On nous dit qu’au premier tour, on choisit et qu’au second, on élimine. Et si c’était plutôt l’inverse ? Sans que personne ne gronde vraiment, on remarque que deux partis – les seuls à être correctement structurés c’est-à-dire dotés d’un corpus d’idées, d’une organisation et d’une stratégie – l’un de droite, l’autre de gauche, trustent 90 % des mandats quand bien même ils ne recueillent au premier tour des élections que 50 % à peine des suffrages exprimés. De plus, alors que les « champions » de la moitié du corps électoral sont donc exclus de la joute du second tour, l’abstention n’y augmente presque jamais. De deux choses l’une. Ou bien les électeurs se défoulent en votant n’importe quoi au premier tour – quitte à choisir des candidats extrémistes ; on ne s’étonnera guère qu’il y ait 15 à 20 % de racistes électoraux puisqu’ils sont bien plus en dehors des urnes mais on se montrera franchement étonnés de retrouver jusqu’à 10 % de trotskystes… – avant de se montrer plus raisonnables au second tour. Ou bien ils suivent de façon moutonnière les règles qui leur sont imposées. De facto, il semble bien qu’ils apprécient ce système. De quoi relativiser la crise du politique qui se manifesterait, outre par l’abstention, par les votes extrémistes ? Peut-être pas. Mais ne parlons pas de celle de la représentativité ou de la pertinence perdue du clivage droite/gauche. Autour de celui-ci, tout continue de s’organiser et, ne serait-ce que parce que j’espère la solidarité impersonnelle, l’affirmation des droits des individus (y compris ceux des pires criminels) plus que celle de leurs devoirs envers la société ou que je crains les dérives haineuses fustigeant certains groupes (pour mieux assurer, par différenciation, la supériorité de celui censément majoritaire – dans lequel ne manquent de se perdre les individus), je continue et continuerai à me revendiquer de gauche ou, plus exactement, social-démocrate (c’est-à-dire, en France, socialiste). En essayant d’expliquer ce que j’entends par là. En tentant même de trouver un modus vivendi avec mes aspirations anarchistes (qui sont toutes personnelles et n’ont rien de commun avec celles de groupuscules prompts à s’agiter bêtement derrière quelque drapeau noir). Mais laissons cela. Il ne m’importe ici que de fustiger ces électeurs stupides, à peu près également répartis entre droite et gauche, qui maltraitent leur vote de premier tour non pas seulement en votant pour des candidats dont on sait pertinemment qu’ils ne l’emporteront pas mais surtout que ces électeurs ne veulent absolument pas voir élus. Nos votants voudraient, nous expliquent-ils, envoyer un quelconque message. Qu’ils sachent bien que le seul qui n’est pas totalement illisible est celui de leur consternante imbécillité qui, lui, transparaît tout à fait clairement. Et si, autour des deux partis-blocs, le système politique français, qui est tout à la fois l’un des plus atomisés et le plus bipolaire d’Europe, réussit une étrange autorégulation, cela ne va pas sans crise. On en connaît quelques exemples fameux. Voilà le message que je peux, moi, adresser. Ajoutons que je souhaiterais des élections générales, par scrutin de liste, à un seul tour, avec un indice de proportionnelle mais aussi une prime majoritaire à même d’assurer au vainqueur les moyens du gouvernement. L’inverse donc de ce que nous avons. Je préférerais surtout des électeurs responsables. Mais, là…

 

348) Lorenzaccio – Le drame de Lorenzaccio est d’agir en sachant, d’une part, qu’il n’échouera pas et, d’autre part, que cette action ne servira à rien, ni à personne. Il le fait pourtant parce qu’il l’a décidé, pour exister et se détruire – leurre supplémentaire, d’ailleurs. Il joint alors la figure moderne du héros romantique à celle du Héros grec. Cet homme apprend que son élan initial, qui, apparemment, se nourrissait d’idéaux altruistes, n’était qu’une feinte. Aussi finit-il sans plus d’illusions. Que ce soit sur lui-même ou les autres. Mais il ne renonce pas pour autant à son inutile projet. Au bout de sa course meurtrière et suicidaire, il n’élève personne mais me plaît et me parle.

 

349) Bal masqué – Je n’aime pas me déguiser ce qui est un divertissement courant que d’aucuns affectionnent. Mais quel besoin aurais-je de me cacher derrière un costume, un loup ou un masque vénitien quand je n’arrive pas à me déterminer entre mes multiples ? Je suis déjà plusieurs et j’aimerais bien pouvoir choisir, en fonction des circonstances, entre ceux-ci. Je n’y suis jamais arrivé mais les autres le font pour moi. Qu’ils m’apprécient ou pas, j’éprouve ainsi toujours le sentiment qu’ils se leurrent ou que je les trompe. De sorte que je me considère comme un permanent imposteur. Il est vrai que je ne suis pas le seul.

 

350) Substance – Depuis le jour où le mal s’est révélé dans toute son ampleur, mon existence est marquée par la perte de substance. Plus rien n’y fait sens. Ce qui frappe tout, y compris les propos que je tiens et les lignes que j’écris, d’inanité. C’est que je suis dans les serres de la mort qui, avant de m’achever, joue avec moi. Et je sais ne pouvoir lui échapper… Je me console en constatant que c’est en se jetant dans les griffes de la vie, qui, elle aussi, a le sens de l’humour noir, que mes pairs, en observant des rites bien appris, connaissent un sort aussi peu enviable que le mien. A ceci près, qu’étant sains d’esprit, ils n’en ont pas la moindre conscience.

 

b.

 

 

351) Enchanteur – Ma vision du monde, quoique profondément banale, est assez désenchantée. Et je ne crois plus à la venue d’un magicien. D’ailleurs, ma trajectoire m’a amené à me débarrasser progressivement de toutes les croyances. Ce qui, très probablement, doit expliquer le résultat final.

 

352) Eau claire – Par souci de limpidité, voire d’efficacité, il vaut peut-être mieux renoncer aux axiomes et postulats. Mais, cela n’est pas suffisant pour éviter le dogmatisme. La pensée, même volontairement libérée, a ses limites.

 

353) Jules César – A l’époque, révolue, de mes mégalomaniaques délires de gloire, je rêvais de signer une adaptation cinématographique de Jules César – juste pour accoler mon nom à ceux de César, sans doute mon personnage historique favori, et de Shakespeare. Cela peut, à bon droit, faire sourire. D’autant qu’il existe déjà une excellente version cinématographique de la pièce : celle de Mankiewicz. On notera qu’elle souffre du même défaut que le texte laissé par William Shakespeare. Tout ou presque se résume à ce somptueux troisième acte dans lequel, devant le tombeau de César, Brutus et Antoine délivrent successivement deux extraordinaires monologues. Le pouvoir persuasif de la parole politique, le retournement d’une foule stupide qui se laisse séduire par les arguments antagonistes des deux orateurs et est, in fine, plus sensible aux effets de manche de l’ambitieux Antoine qui affirme ne pas posséder l’éloquence de Brutus, la grandeur tragique de celui-ci qui, au prix d’un tyrannicide, se bat pour une idée, la République, morte car n’étant plus à même d’organiser l’Empire romain. De ce sommet politique, servant de substrat à l’art, le reste de la pièce ne se remet jamais vraiment. La partie – mais quelle partie ! – écrase le tout. Aussi, pour saisir le génie shakespearien, faut-il se résoudre à ce que César-même ne soit qu’une ombre… Peut-être est-il toutefois possible de faire une grande mise en scène de la bataille de Philippes. Mais je ne suis pas un grand fan de péplum.

 

354) Refus – Ne plus se soumettre à aucun diktat. Tenir le compte, voire préparer le conte, des coups infligés. A ceux qui pourraient encore s’abattre, répliquer sans faillir. Quelles que soient les inclinaisons de notre nature, on agonise fâché.

 

355) Construction contre la prédestination – Certes, il n’y a que les individus qui méritent que l’on s’y arrête. Je ne l’ai déjà que trop dit. Et ils sont rares. Au surplus, parmi ceux-ci, tous ne sont pas valables. Alors lesquels ? Mais, diable, je ne sais pas, moi. Je ne suis pas et n’ai pas vocation à être le juge suprême. Il n’y a même pas de véritables règles. Si ce n’est celle-ci : Tout individu procède d’une construction, fort difficile. Elle a pour but d’émerger de la société. Il ne saurait donc y avoir d’élus. Notons encore que toute personne qui s’échappe, partiellement, de la société ne le fait pas forcément pour le meilleur. Par exemple, si elle rêve de s’extirper de la masse pour mieux la dominer – ce qui, encore, est une manière, certes paradoxale, de s’y ancrer. Voilà ce que je pouvais dire, ce que j’ai compris et appris. Pour le reste, débrouillez-vous sans moi.

 

356) Morale des contes – Parce qu’il avait terrassé un dragon, parce qu’elle avait longtemps attendu coincée dans une tour, prince et princesse charmants choisirent donc de s’ennuyer ensemble pour le restant de leurs jours. Pour le premier, le temps de l’exploit était passé, pour la seconde, celui de l’espoir. Leur vie avait donc pris fin et l’on préfère recouvrir d’un voile pudique la suite de leurs aventures en évoquant, sans plus de précision (les enfants exceptés, évidemment), de nombreux jours heureux. J’eus été plus rassuré s’ils s’étaient suicidés – chacun de leur côté. Mais je n’ai pas de talent pour la littérature – ce que je déplore. Y compris la littérature jeunesse – ce dont j’ai honte. D’autant que j’aime bien les dragons.

 

357) Trois poèmes de Baudelaire – Lorsque j’évoque la résonance intime de l’œuvre, c’est peut-être chez Baudelaire que je la rencontre le plus. Notamment, parmi tant d’autres, dans ces trois poèmes : Le Désir de peindre, Recueillement, L’Héautontimorouménos. Dans le premier, cette phrase de conclusion : « Certaines femmes inspirent l’envie de les vaincre et de jouir d’elles mais celle-ci donne le désir de mourir lentement sous son regard ». Dans le deuxième, ces vers logés en son milieu : « Pendant que des mortels, la multitude vile, /Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci, /Va cueillir des remords dans la fête servile, /Ma douleur, donne-moi la main ». Et, dans le troisième, ces deux dernières strophes : « Je suis la plaie et le couteau ! /Je suis le soufflet et la joue ! /Je suis les membres et la roue, /Et la victime et le bourreau !/ Je suis de mon cœur le vampire, /– Un de ces grands abandonnés /Au rire éternel condamnés, /Et qui ne peuvent plus sourire ! ». Incontestablement, je suis présent dans ces poèmes. Mieux, ou pire, je suis l’Héautontimorouménos lui-même. Je l’ai toujours su. Aussi, au vu de la qualité de sa composition, ne peut-il s’agir que de mon poème préféré. Mais croyez-vous vraiment qu’il soit ici question d’une quelconque histoire de classement ?

 

358) Durabilité du moment – Pour que le moment soit durable, il faut qu’il passe, d’une manière particulière, par une définition. Ce qui réintroduit au sein de celui-ci, le travail de la norme. Aussi tenter de le construire revient-il inévitablement à le détruire. Peut-être est-ce, en fin de compte, l’une des plus tristes choses que l’on se doit constater. Une comète n’est pas une planète. Une étoile continue de briller longtemps après sa mort. Certes. Mais cela n’est pas une consolation.

 

359) Ascenseur – Celui qui veut s’élever doit le faire à visage découvert ; celui qui veut avancer doit rester masqué. Il n’y a pas d’autre possibilité. D’où il ressort que les deux mouvements sont incompatibles, sauf à se livrer à de trop périlleuses acrobaties qui ne peuvent conduire qu’à ne faire ni l’un, ni l’autre. Mais également qu’une ascension est privée de toute direction horizontale. Alors qu’avancer implique que de ne suivre que des chemins balisés et impersonnels. On remarquera encore que j’ai totalement échoué à m’élever et que la multitude réussit généralement à avancer. Sans trop savoir pourquoi, donc. En suivant…

 

360) Le couple vu par les historiens du futur – Même si ce sont elles qui résistent le plus au temps, nos structures mentales finissent toutes par s’effacer. Dieu en reste le meilleur exemple. Il en fut de même de la monarchie comme forme d’organisation de l’Etat et la démocratie est appelée, elle aussi, à subir ce sort ; l’Etat, lui-même, sera oublié. Dans quelques siècles ou millénaires. Peut-être vos descendants continueront-ils tout de même à s’intéresser à l’histoire. Dans ce cas, ils se plongeront sur le couple et le mariage, institutions qui, elles aussi, seront périmées. Mais elles auront enserré la société si longtemps qu’elles retiendront l’attention. Les historiens, s’ils existent, ne feront alors guère de différence entre les mariages de raison de l’ère romaine et de ce que nous appelons le Moyen-âge et nos mariages d’amour contemporains. Ce que, d’ores et déjà, il est amusant de constater. De plus, en méconnaissant et n’en analysant pas, avec toute la finesse requise, certaines évolutions, ils ne commettront pas une bien grande erreur. Moins importante que la nôtre, en tout cas…

 

361) Le Moi kierkegaardien – Selon Søren Kierkegaard, le Moi est un rapport qui se rapporte à lui-même. Notons que je ne comprends pas exactement ce qu’il entend par là. Ce qui me gâcha quelque peu la lecture de son Traité du désespoir puisqu’il écrit ces mots dans les premières lignes de cet ouvrage au titre si excitant. Comme le remarquait Woody Allen, peu importe si le philosophe danois a passé un bon moment… Plus sérieusement, observant que je suis une contradiction vivante qui ne se rapporte à rien du tout, il est fort probable que la quelque peu ésotérique pensée de Kierkegaard soit tout à fait juste.

 

362) Résolution – Quelques-unes des questions qui me hantent : mon bourreau a-t-il souhaité que je sois détruit, pourquoi m’a-t-il achevé quand je tentais de me relever, a-t-il pris plaisir à ses actes odieux et malsains ou, comme c’est probable, s’en est-il moqué n’agissant qu’au gré de ses envies ? Au fond, même si je tiens à ce que les comptes ne demeurent pas impayés, les réponses importent assez peu.

 

363) Proscription – Même si je n’ai eu, in fine, droit qu’à un échantillon, je n’en ai pas moins tutoyé l’absolu – mon absolu. Je ne vais pas me contenter, après maintes circonvolutions, de faire de même avec le médiocre – votre médiocre.

 

364) Hippisme – Dans ma guerre, je ferais bien donner la cavalerie. Mais je ne sais si je suis jockey ou cheval. Et ne voulant plus servir de monture à quiconque…

 

365) Passé – Dans mon éthique, de celle que j’ai essayée de faire émerger avant que les circonstances de ma mort ne m’obligent à y renoncer, le sens de l’humour, s’exerçant à tout propos, était l’un des plus solides piliers.

 

366) S’ajuster – Il peut être, je le concède, utile de se fondre dans les moules sociaux pourvu qu’il ne s’agisse que d’une simple posture tactique. Hélas ! Ce n’est presque, à coup sûr, que le signe d’une stratégie, plus ou moins cyniquement reconnue, de long terme qui finit par se confondre avec l’objectif. Par le devenir même. C’est bien cela que je ne cesse et ne cesserai de répéter – et de vous reprocher

 

367) Enquête – Lorsqu’il s’agit de faire des recherches sur soi-même, il ne faut surtout pas demander la moindre collaboration. Nous sommes ou, à tout le moins, nous devons nous efforcer d’être notre meilleur détective privé.

 

368) Miel et fiel – Vous vous vautrez dans le premier, je ne cesse d’épancher le second. Tous, nous sommes consternants. Intellectuellement et moralement.

 

369) Restauration – Rêverais-je d’une restauration si j’avais été roi ? Je ne sais. Mais n’ayant été qu’un prétendant à la couronne, je ne peux qu’être enfermé dans les temps anciens. D’ailleurs, ma trajectoire, bien loin de celle, si ferme, d’Haakon, fut fort proche de celle du jarl Skule. Ne jetant toutes mes forces dans la bataille que trop tard pour perdre un titre de duc si chèrement acquis. Ces deux héros me plaisent, le second plus encore et je l’ai dit maintes fois, je ne regrette ni ma défaite, ni ma bataille mais la façon dont je l’ai menée.

 

370) Monnaie courante – Chaque élément en lui-même n’est jamais surprenant. C’est le réseau qu’ils forment qui contribue à créer d’étonnantes situations. Il n’y a jamais une seule raison.

 

371) Diatribe – Toutes ces diatribes seraient sophismes. Sans doute. Mais elles n’en contiennent pas moins une part de justesse.

 

372) Guide – Sans même parler de qui, vers quoi pourrais-je bien mener ?

 

373) Manifestation – Il n’est aucune chose qui justifie que l’on se mêle à une aveugle populace.

 

374) Passage – Bientôt mon corps cessera de hanter ces chemins que je connais par cœur.

 

375) Anniversaires – Celui de ma naissance ne revêt plus aucune importance. Je n’adapte mon calendrier qu’à celui de ma mort. Trois ans, déjà.

 

376)  Dostoïevski : du corps et de l’esprit – Le questionnement dostoïevskien peut également se formuler ainsi : Peut-on avoir tort d’avoir une érection ou de ne pas en avoir en une ? Peut-on avoir raison – cela a-t-il même le moindre sens, la moindre valeur que de l’envisager ? – contre les manifestations corporelles de nos tensions érotiques ? Quel est alors  ce curieux lien entre rationalité et chair ? Parce qu’ils ont fort bien compris qu’ils peuvent, même à l’instant précis où elle se pose dans toute sa crudité, complètement éluder une interrogation si dérangeante en pensant à autre chose, la plupart des hommes ont une vie, de couple disons (ne parlons pas d’amour, pas même de sexe), relativement « harmonieuse ». Par contre, ils s’interdisent à jamais d’écrire Crime et châtiment ou Les Frères Karamazov. Mais ne nous attristons pas plus et rions un peu : ceux-là croient souvent aux vertus de la pensée positive dans la thérapie contre le cancer.

 

377) Domination – Jouer de la connivence, de la fausse complicité pour changer un être en marionnette. Sur cela, reposent les relations. Mais le maître se lasse vite de son jouet. Qui, parfois, se rappelle qu’il lui reste un fil à utiliser…

 

378) Un de plus –Nous découvrons que l’épanouissement demande la stabilité quand le déploiement impose la précarité. Ce n’est pas là le moindre de nos paradoxes.

 

379) Dies Irae – Ce monde part vers une nouvelle dérive. Comme dans les années 1920, des conférences au sommet s’enchaînent pour n’offrir que le spectacle de leur impuissance – et de leur inutilité. Les populismes s’en nourrissent. Quant à l’économie des pays riches, elle repose désormais sur celle d’un pays pauvre (pardon, « émergent ») – d’une bien grande instabilité politique que l’on se refuse à considérer. Comment cela se termine-t-il ? Par un conflit généralisé lié au repli sur soi. Mais il ne sera pas le mien. Je refuse toute fermeture, toute guerre et tout suicide, hors ceux qui me sont propres. Je ne vais quand même pas sacrifier la moindre goutte de mon sang à la patrie. Ni même une larme. Peut-être un léger sourire mais pas plus.

 

380) Su Li Zhen, Madeleine – On n’aime jamais quelqu’un, ni quoi ce soit, pour ce qu’il est mais toujours pour ce qu’il représente. S’il s’agit d’un commandement de sa nécessité intérieure, le sublime est un possible. Si, comme cela est généralement le cas, ce n’est qu’une injonction sociale, le pathétique est une certitude. Entre les deux, existe l’idée, communément répandue, de retrouver le double d’un autre. Alors il y a travestissement de la nécessité intérieure sous l’habit de la pression sociale. Ce mensonge n’est pas seulement consternant, il est aussi la négation suprême de l’éthique la plus élémentaire.

 

381) Histoire de France – Jamais, dans l’histoire de l’humanité, une puissance ne fut rayée de la carte en six semaines. Sauf la France à la fin du printemps 1940. Depuis règne, dans notre pays, un curieux négationnisme général qui nous pousse, dans un même mouvement, à mythifier les actes des résistants et à rappeler combien nombre de nos ancêtres ont collaboré avec celui qui n’était plus notre ennemi mais un terrassant vainqueur. Qu’il y ait eu quelques héros et de vrais salauds n’est sans doute pas faux mais ne cesser d’en parler n’est destiné qu’à tenter d’oublier qu’ils n’ont, les uns et les autres, joué qu’un rôle excessivement marginal dans le plus formidable événement de l’histoire humaine et surtout que la France n’a, passées ces six semaines durant lesquelles nos stratèges militaires ont donné leur pleine mesure, plus participé du tout à celui-ci. Mais, cela, nous ne voulons décidément pas l’admettre. Personnellement, je me sens plus historien que patriote et absolument pas comptable du passé d’un pays auquel j’appartiens par hasard. Je n’ai donc aucune raison de me mentir sur le point que j’évoque ici.

 

382) Secret – Fors les miens, je n’ai point de secrets à révéler. Qui sont sans intérêt. Même pour les charognards.

 

383) Règle, exception et contingences – Puisque je considère que la quasi-totalité des couples ne se réalisent que pour obéir aux règles imposées par la société, on m’accusera de nier l’amour. Au contraire, je considère qu’il est exceptionnel – dans tous les sens du terme. Qui m’aura suivi jusque-là dans mon raisonnement voudra alors considérer qu’il constitue cette exception. Concession que je lui accorderais de bonne grâce – en riant sous cape tout de même. On me rappellera aussi que la solitude est une souffrance et que l’activité sexuelle demeure, sinon un besoin, un désir souvent vivace. Je le reconnais volontiers et ne vois d’ailleurs pas en quoi cela invaliderait mes arguments. La société a, évidemment, étayé son organisation sur une base solide : la nature de l’Homme, celle d’un animal social. Je n’ai même absolument rien contre mon animalité, ne prône pas la répression de la libido, et possède l’envie de connaître quelques autres. Ce que je déplore, c’est que nous soyons les esclaves consentants d’un modèle qui nous préexiste et nous broie.

 

384) Oncle Vania – J’avais une vingtaine d’années lorsque j’ai lu Oncle Vania. « J’aurais pu être Dostoïevski » s’écrit, en une magistrale ligne de dialogue, le héros éponyme du chef-d’œuvre d’Anton Tchekhov. Notre homme était vieux et, selon toutes les apparences, j’étais encore bien jeune. Et pourtant, j’étais, je le savais déjà, Vania. Qui, bien sûr, n’aurait jamais pu être Dostoïevski. Mais qui était bel et bien un raté en ce sens qu’il aurait pu et dû, ce qui n’est pas donné à beaucoup, réussir un petit quelque chose. Comme pour la plupart des membres de cette étroite « élite », ce ne fût pas le cas. Il n’avait rien fait et ne ferait rien. Tel allait être mon cas alors que, moi aussi, j’aurais pu et dû connaître de maigres réalisations. Ce que sut si bien saisir Tchekhov, c’est ce qui nous distingue, Vania et moi : non pas seulement notre échec mais la conscience – qui ne va pas sans quelque pathétique emphase – de celui-ci. En elle, et paradoxalement, réside aussi la possibilité du succès. Mais il est trop tard. Telle est la leçon… Peut-être ma vie eut-elle été différente sans la lecture de cette pièce. Probablement pas et, eu égard à sa qualité, je ne regrette pas du tout cette heure – comme à chaque fois qu’il m’ait donné de saisir une trace du génie. Mais Oncle Vania résonne trop profondément, et de manière trop personnelle, en moi pour que je me risque à la relire. Non par peur d’être déçu mais par volonté de ne pas ajouter plus de souffrance encore.

 

385) Cacophonie – A mes pitreries et clowneries, il ne faut point prêter trop d’attention. Pas plus en tout cas que je ne leur en accorde. Cependant, cette torrentielle profusion de mots a tout de même vocation à créer un léger bruit de fond. J’ai trop souffert des nuisances sonores des autres pour ne pas vouloir les percer. Bon, j’ajouterai donc à la pollution. Mais que voulez-vous ? Il faut bien que je m’habitue à produire des dommages collatéraux. Je suis disposé à l’admettre. Avec une infinie tristesse. Sachant qu’en matière de cynisme, je ne serai même pas un amateur quelque peu éclairé mais seulement un novice. Qui n’admire absolument pas les trop nombreux professionnels. Je me dispenserai donc de leurs leçons.

 

386) Originalité et allégresse – Ce que j’ai dit, beaucoup l’ont dit avant moi – et mieux. Mais puisqu’ils n’ont pas toujours été entendus et que je pense, même si je ne les connais pas, qu’ils n’avaient pas tort, je répète librement leur propos en le modifiant si bon me semble. Non que j’aie quelque audience mais je me fais plaisir. Oui, ici, malgré quelques acides apparences, je me régale.

 

387) Evolution du communisme – Le communisme n’est plus dangereux. Il est ridicule avec ses restes de suffrages et les quelques bastions qu’il conserve. Ce qui n’est pas une raison pour oublier ce que cette doctrine produisit quand elle fût au pouvoir. Rien d’autre que des dictatures totalitaires. Il est vrai que cela ne fût jamais le cas en France et que les communistes se contentèrent de jouer les idiots utiles de la droite puis de la gauche. Aussi ne soyons pas trop méchants.

 

388) Analyse – Connaissant et reconnaissant mes limites d’esthètes, je ne nourris pas trop d’illusions sur la qualité de mes analyses filmiques. Mais j’y prends bien plus de plaisir qu’à me livrer à une critique. Dans le cas, évidemment, où des œuvres majeures, et non celui des produits de consommation rapide, leur servent de support. Avec l’analyse, on n’est nullement contraints par la nécessité de ne point révéler l’intrigue, le lecteur étant censé connaître le film, on n’a plus à relever bons et mauvais points afin d’étayer l’avis qu’il faut donner, on n’est plus obligés de faire la part du ressenti et des qualités « objectives » – même si les rappeler est possible –, ne serait-ce que parce que l’on ne s’intéresse qu’à des œuvres adorées, on peut s’attarder et scruter le détail, les notes n’ayant pas vocation à être courtes. Bref, la liberté est plus grande dans l’analyse que dans la critique. Mais l’exercice, s’il s’avère excitant, est également très frustrant. En effet, un chef-d’œuvre recèle mille-et-une dimensions, peut être abordé sous une multiplicité d’angles (les thématiques, l’esthétique, le rapport à l’espace-temps dans lequel il s’ancre, les personnages, le traitement de l’espace, la place dévolue au spectateur,…) et supporter différentes lectures nullement contradictoires (ainsi, exemple paradigmatique, La Règle du jeu avec son « choix », inconscient, qui révèle en tant que spectateur, du centre : le marquis de La Chesnaye, Christine et Octave orientent respectivement sur un film sociopolitique supportant une grille d’analyse marxiste, un drame romantique ou une œuvre sur la création artistique). Ainsi, même après plusieurs dizaines ou centaines d’heures et de pages d’analyse lues ou écrites, le chef-d’œuvre ne se laissera jamais circonscrire. Mieux, chaque nouvelle vision d’un tel film, même si l’on croit le connaître par cœur, apporte quelques points nouveaux non encore entrevus. Tout ceci justifie l’analyse mais l’invalide également car le chef-d’œuvre, holiste et fermé sur lui-même, restera toujours largement hermétique. Même pour le plus brillant des esprits qui se pencherait dessus et mènerait la plus rigoureuse des analyses. Y compris si plusieurs d’entre eux se livraient, de concert, au même exercice. Ceci compte non tenu de ce qu’apporte chacun des spectateurs ce qui ouvre alors le film qui était clos. Euphorisante donc, mais peu apaisante, inépuisabilité du chef-d’œuvre qui ne se donne que partiellement. D’autant que l’analyse comparée – que ce soit celle des autres films d’un auteur ou d’œuvres entretenant des points communs avec ceux-ci – offre de nouveaux trésors. Ainsi que bien des problèmes supplémentaires – absolument insolubles. Face au génie, en tout cas, je m’incline et observe en tentant de ne pas être happé par ma seule fascination.

 

389) Pas de répit, ni de piano, en sombrant – En approchant du terme, j’étais persuadé que je ferais une belle rencontre : l’apaisement. Ce n’est pas le cas. Le repos de l’âme m’est refusé. Ce qui, même, me fait perdre ce que je fus – dont le cinéma. Et je ne connais nul progrès, le calme m’étant nécessaire pour, enfin, découvrir poésie et musique classique. Ainsi, l’art, ce que je déplore, pour être mieux, est-il définitivement moins important que la vie. Mais si les deux s’éliminent de concert au fur et à mesure de ma trajectoire descendante, je me souviens suffisamment du passé pour en conserver émotions ressenties et réflexions générées. Ces épisodes et bribes sont la chair de ce que j’écris dont le sang est le désespoir. Je dois, en tout cas, renoncer au piano dont j’aurais aimé jouer. Il est peu probable que j’eus été assez assidu et doué pour m’y exprimer comme je le souhaitais. Mais, je l’ai dit, il ne m’est pas interdit de placer quelques croches – noires.

 

390) Radotage – Les vieillards ne savent plus se tenir ou ne veulent plus se retenir. Vers la fin, donc, traits saillants et défauts ressortent en pleine lumière. J’en suis là. Mais comme je ne fais pas mon âge, je ne bénéficierai d’aucune mansuétude et ne compte d’ailleurs pas sur celle-ci. Si ce n’est la mienne. En effet, je ne cesse de radoter en souriant de mes lubies.

 

391) Statu quo – Désormais, nulle possibilité de tomber plus bas. Ou de remonter. Autant analyser posément la situation.

 

392) Chimère supplémentaire – Je ne supporte pas l’exclusion, Pas tellement plus l’inclusion. Au fond je ne souhaite qu’émancipation de l’individu. En mesurant tout ce que cela recèle de rêve inatteignable. Mais Icare a toute ma sympathie.

 

393) Rosmerholm – Parmi les douze dernières pièces, les drames contemporains, d’Henrik Ibsen, si je les apprécie toutes, j’éprouve une tendresse particulière pour Rosmerholm. Sans doute à cause de Rebekka, la supposée sorcière, qui est, à mes yeux, plus encore qu’Hedda ou Nora, le plus beau des personnages féminins créé par le dramaturge norvégien. Je ne saurais expliquer pourquoi elle m’émeut tant. Que cela, donc, reste de l’ordre de l’indicible. Après tout…

 

394) Bilan terminal – Il ne me reste rien, pas même un couteau, si ce n’est le mors aux dents.

 

395) Cryptographie  – Je ne cesse d’envoyer des messages, tous plus ou moins codés. Pour les relayer, je ne puis, me refusant à pratiquer le chantage, que passer par des stades intermédiaires de moi-même. Sans leur demander leur autorisation. Quant à la réception, on se doutera que, dans de telles conditions, elle soit désastreuse. Mais ai-je des destinataires privilégiés, une cible quelconque ? Je ne le sais même pas. Tout est devenu si opaque.

396) Dieu et le père Noël – Dieu se substitue au père Noël. Au point que, dans certaines familles, on s’inquiétera du retard mental d’un enfant qui, vers ses huit années, croit encore au premier alors que l’on se réjouira si, au même âge, il récite déjà pieusement ses prières. Constat assez amusant…

 

397) La technique du faisceau – Désormais, je solde. C’est-à-dire que, sans trop me préoccuper de rangement ou de classement, je jette des mots au hasard. En espérant quelque ricochet. De l’incantation sans décantation…

 

398) Sens du suicide – Contrairement aux apparences, le suicide n’est pas un événement que l’on peut éternellement repousser. De même, il ne peut procéder d’une impulsion. Du moins si l’on veut qu’il acquière le sens souhaité – qui, en général, est lié à l’affirmation de soi. Aussi doit-on, à la fois, le construire patiemment et agir brutalement en un moment précis. Sous peine de rater son suicide. Quand bien même on meurt et que l’on n’a pas le loisir d’apprécier son ultime échec. Quitte à se suicider, autant tout mettre en œuvre pour qu’il soit compris comme il se doit de l’être.

 

399) Stefan Zweig – Quel meilleur peintre des plus profonds sentiments humains y eut-il que Stefan Zweig ? A ma connaissance, qui, certes, a ses limites, aucun. Dans de courtes mais nombreuses nouvelles, il sait exprimer avec une subtilité et une finesse inégalées toutes la subtilité de nos émotions. Sa palette, sa capacité à ressentir et faire ressentir ce que sont nos émotions les plus intimes semble d’une richesse inégalable. Et ce qu’il soit dans la plus pure description ou dans une forme de réflexion presque théorique. Il saisit, analyse et rend compte de tout ou presque dans le même mouvement artistique. Parmi des dizaines d’exemples, citons-en deux. D’abord, cet extrait au début de Clarissa : « Quand Clarissa, bien des années plus tard, s’efforçait de se souvenir de sa vie, elle éprouvait des difficultés à en retrouver le fil (…). Elle parvenait à peine à se rendre raison d’années entières, tandis que certaines semaines, voire des jours et des heures précis et qui semblaient dater de la veille, occupaient encore son âme et son regard intérieur ; parfois, elle avait l’impression, le sentiment de n’avoir vécu qu’une partie infime de sa vie de façon consciente, éveillée et active, tandis que le reste avait été perçu comme une sorte de somnolence et de lassitude, ou comme l’accomplissement d’un devoir vide de sens. » ; ensuite cette considération laissée dans Brûlant secret et qui est, soulignons-le, une pièce de la nouvelle et non, a priori (et pourtant…), quelque sentence destinée à se suffire à elle-même : « Et la force d’un amour est toujours faussement mesurée quand on ne l’apprécie que d’après ce qui en fait l’objet et non pas d’après la tension psychique qui le précède – d’après cet intervalle vide et sombre, fait de déception et de solitude, que l’on constate dans tous les grands événements du cœur. » Que pourrais-je ajouter de plus à une telle démonstration qui a force d’évidence et réussit à dire ce que l’on a parfois tant de mal à formuler en une vie entière en quelques courtes lignes ? Rien, assurément.

 

400) Le génie du moment – Vous rendez-vous compte ? Nietzsche affirme que Dieu est mort et c’est effectivement le cas. Sa prophétie semble autoréalisatrice, sa parole performative. Certes, il est un génie puisqu’il sut saisir son époque. Mais, il ne faut pas oublier qu’il eût d’abord la chance de la vivre. Depuis que pouvons-nous bien dire ? Ceux qui annoncèrent, en se fondant sur leur raisonnement et non sur ce qu’ils espéraient, la fin du communisme au milieu des années 1970 furent, à côté, de bien piètres oracles. Quant à aujourd’hui, nous ne pouvons prononcer, sauf à être stupides et aveuglés par la peur ou l’espoir, la mort du capitalisme ou de la démocratie. Bien sûr, elles viendront. Puisque tout part en poussière. Mais ce n’est pas, sauf à commettre une lourde erreur, pour les prochaines années. D’ailleurs, quelle chance cela nous offrirait-il ? C’est bien parce que nous sommes incapables d’en supposer, même inconsciemment, le moindre avantage ou potentiel que cela ne peut, pour l’instant, advenir.

 

c.

401) Soldes – Je voudrais croire qu’il y a ici quelques fulgurances de l’esprit par le verbe. Cependant, l’honnêteté me pousse à avouer que tout ceci n’est que déstockage trop rapide d’une pensée se liquéfiant. J’obéis ainsi au vœu de mon double liquidateur qui règle ma situation de faillite – ou ma succession. Le temps presse, en effet. Mais, qui sait ? En période de soldes, il y a parfois une ou deux bonnes affaires…

 

402) L’esprit du sacrifice – Recréer un ersatz du moment magique serait le gâcher, le détruire définitivement, en annihiler les lambeaux. Aussi, quitte à me damner et à faire de ma mort un enfer, je m’y refuse. Certains évoqueront alors un sacrifice. Outre qu’en parlant ainsi, ils révèlent qu’ils me croient toujours vivant, ils refusent de comprendre. Reprenons leur mot. Admettons le sacrifice – qui n’est pas une bien lourde perte – mais qu’ils essaient au moins de concevoir son esprit.

 

403) Négatif – Presque tout ce qui figure n’est que le reflet, le contretype même, d’une autre source. Par elle, ce qui apparaît obscur s’éclairerait – mais, aujourd’hui, il ne vaut mieux pas.

 

404) Clause de style réversible – A cause de mon attrait pour la perfection, que j’ai sue reconnaître, je suis mort. Grâce à votre goût pour la médiocrité, que vous ne voulez admettre, vous vivez. Si j’écris « à cause de » et « grâce à », c’est pour montrer que je suis prêt à faire des concessions – et éviter une répétition.

 

405) Gourou – Me voyez-vous franchement, sans même que ne soit évoqué mon abyssal manque de charisme, à la tête d’une secte ? Personnellement, non. Et ce même si n’elle ne devait compter que fort peu d’adeptes. Et puis, si j’aimerais que cessent certaines aberrations comme la reproduction ou ces fêtes stupides dans lesquelles il ne s’agit que de se ridiculiser, sous prétexte d’amusement, je ne veux rien imposer. Au surplus, être un gourou impose d’être un pitre, de se livrer à des rituels non moins consternants que durant lesdites sauteries et de recréer des petits soi. Vraiment, cela ne me tente pas.

 

406) Prédation – Depuis que je suis mort, je tends donc, progressivement, à perdre toute morale. Je ne suis plus que haine et rage. Elles s’exhalent par tous les pores de ma peau. Seule me reste cette belle idée du « tout ou rien ». Mais, pour y satisfaire, j’envisage désormais des prises de guerre et, à partir de celles-ci, la mise en place d’une économie de prédation. Cela est impardonnable. Sauf peut-être par mon bourreau. Qui ne le fera pas.

 

407) Fanal – Je suis comme la Lune : une pâle lumière qui perdure en se construisant dans le reflet. Au-delà, je n’ai plus de liens avec la Terre, ni, surtout, avec le Soleil.

 

408) Effroi – En surgissant du brouillard, on doit s’efforcer de provoquer, au moins une fois, l’effroi. Le public touché importe-t-il ? Peut-être, mais il ne faut pas s’y arrêter – car l’on arrive d’un lieu depuis lequel on ne pouvait le voir. Le sentir, par contre…

 

409) Une réserve – Toujours ou presque, nous devons rester sur celle-ci et, surtout, en garder une. Cela aussi appartient à ces désolants constats qu’il importe de faire.

 

410) Immoralité – Il n’est décidément pas moral, ni sain, que la question morale ne cesse de perturber certains quand elle ne vient pas même affleurer dans l’esprit de beaucoup. Pour tous, un équilibre serait meilleur.

 

411) Profaner – En écrivant, ne suis-je pas en train de me profaner ? Il est vrai que rien n’est plus sacré.

 

412) Mabusien – Ceci a des allures de testament. C’en est un. Mais mabusien. Dans sa forme, du moins. Eparpillée. Sur le fond, je ne crois qu’il puisse, bien utilisé, provoquer le chaos. Ce qui, en un sens, est fort regrettable.

 

413) Bivouac – Du brouillard se dégage maintenant l’ultime station.

 

414) Autour de moi – La mort implique, par exemple, qu’il n’y ait plus jamais de grands films.

 

415) Rester son juge – Des troubles circonstances de mon décès, je regrette bien des choses mais la plupart restent de nature purement formelle ou ne sont que des détails factuels. Par contre, je n’aurais jamais dû, même partiellement, conférer le pouvoir de me juger à un autre que moi. C’est là un acte moralement inacceptable.

 

416) Cirque – Peu de choses me rendent plus tristes que le passage d’un cirque. Ce n’est pas là nostalgie de l’enfance puisque je ressentais déjà ce sentiment en mes jeunes années. En fait, même avant l’accession à la conscience, je voyais, derrière les masques et les numéros, ces roulottes aux airs de prison ambulante. Et non pas seulement pour les fauves ou les éléphants.

 

417) Objectivation – Peu de choses sont si objectivables que la beauté physique. Aussi, dans vos « amours », vous aimerez d’autant plus que la société vous affirme que l’objet de votre attention satisfait à des critères prédéfinis et facilement identifiables (grand, musclé, pulpeuse, fine,…). Et vous vous réfugiez, parfois de manière durable, dans les bras de nullités occasionnelles. Si, en plus de correspondre aux canons sociaux, leur corps ressemble à ce que vous avez patiemment construit comme étant vos « goûts » (soient ces monotypes physiques auxquels vous vous référez), n’en doutez pas, vous êtes devant la possibilité de réaliser une parfaite romance qui peut satisfaire une grande part de votre imbécillité. Comme la précédente, d’ailleurs, qui possédait un visage presque identique.

 

418) Réalisation – Même s’il entre une part d’égoïsme, d’égocentrisme, qu’il est bien inutile de nier, il n’y a nulle honte à se réjouir du succès rencontré par des êtres aimés. Mais on ne se réalise nullement par ceux-ci. Or, combien croient exister en étant le conjoint de A, le parent de B ou l’enfant de C ? Il faut refuser la tentation d’accaparer, de phagocyter, d’aliéner l’autre, quel que soit notre proximité avec celui-ci. Du reste, quelle satisfaction aurais-je à être le père de Baudelaire ? Si ce n’est celle de me rappeler, un peu plus souvent encore, que je n’ai pas de talent.

 

419) Est-ce aimer – « S’il suffisait d’orner la douleur d’une plage de silence » ; Dans La Femme d’à côté, Fanny Ardant aime les chansons d’amour. Je ne sais si la chanson est un art mineur, comme le disait Gainsbourg. Sans doute, de manière générale. Mais, Bashung avec Fantaisie militaire ou L’Imprudence a pourtant proposé quelques œuvres importantes. Quant à Gainsbourg ! Qui saura dire la finesse et l’immensité de Variations sur Marilou ?

 

420) Querelle – A force d’avoir tout fait pour l’éviter dans des circonstances où elle s’avérait nécessaire, nous en sommes réduits à la recréer dans les plus mauvaises conditions. Cette leçon mérite d’être méditée.

 

421) Proposition de marché désavantageux – J’échangerais volontiers tout ce que je possède contre un missile à tête chercheuse. Mais, étant donné la taille de mon royaume, il y a peu de chances qu’on me propose un tel troc.

 

422) Supplice de Tantale – Mon erreur permanente est de croire que, en écrivant, je pourrais me débarrasser d’un poids. Au contraire, je ne cesse de me charger un peu plus. Mais je ne peux m’arrêter et, pourtant, cela n’a rien d’un plaisir – même masochiste.

 

423) Poker : contre, avec et par les autres – Je ne bluffe jamais et joue même presque toujours cartes sur table. Non par honnêteté, panache ou arrogance mais par bêtise. Je ne sais, en effet, nullement utiliser mes atouts. Ajoutons à cela que mon envie me pousserait plutôt à de franches attaques alors que l’expérience montre que je suis meilleur pour tenir des positions acquises. Bref, je ne sais que faire. Et m’en remets aux autres. Par exception, il arrive que, désespérés par ma faillite stratégique et mus par quelque poussée d’altruisme – ou de pitié –, ils me disent explicitement quel coup jouer. En outre, puisqu’ils disposent de tous les éléments, je scrute leur regard qui observe mon jeu et y trouve quelques menues indications. Il n’empêche que, arrivé à la fin de la partie, il me faut reconnaître que celle-ci se solde, logiquement, par une défaite cinglante. Il me reste toutefois un espoir. Je joue tellement mal qu’une carte est tombée par terre sans que je ne la voie. Qui sait ce qu’elle peut être. En tout cas, il ne me reste plus qu’à l’abattre.

 

424) Expérience – « Je » est fort probablement un autre mais il n’a aucune raison de nous demeurer un parfait inconnu. Certes, le rencontrer demande un effort extrême tant la voie s’avère extraordinairement étroite. De plus, une telle expérience sera inévitablement source de déconvenues, sachant que l’on ne pourra devenir ce que l’on apercevra – qui aura toute chance de ne pas s’avérer bien reluisant. Mais il faut tout de même la tenter. Ne serait-ce que pour s’éloigner, un temps et un peu, du seul voile social et de son ensemble, stupide, encerclant et infernal, de protocoles. La facilité, l’habitude et la bêtise ne me suffisent pas à expliquer que si peu s’y essaient et que presque tous ceux qui en reviennent le font sans une immense nostalgie. Mais peut-être leur « je » s’intègre-t-il au jeu social et n’est-il pas si différent d’eux-mêmes. Je n’ose cependant y croire. Même mon désespoir – ou ma lucidité – connaît quelques limites. Je préfère aussi effacer, immédiatement, une telle hypothèse, la plus noire de toutes celles que j’ai pues formuler, de mon esprit malade.

 

425) Cache-cache – Pas une once de mon esprit ou de mon corps n’est encore saine. J’ai, depuis longtemps, dépassé le point de non-retour mais je peux encore me préserver par quelques rideaux de fumée. D’autant qu’il y a une certaine beauté dans ces volutes qui se détachent et s’évaporent, lentement, dans l’air.

 

426) Full Metal Jacket – Au fond, je suis comme le soldat Baleine qui, en quelques semaines, a dû subir l’incrémentation et l’optimisation de la violence – ce qui (avec les lois sociales qui s’en sont d’ailleurs, comme le réalisateur le montre aussi, emparées), Stanley Kubrick a raison, est probablement ce qui fonde la spécificité de l’espèce humaine – et, logiquement, a explosé avant qu’elle ne puisse servir en étant lissée, mais non réduite, par les conventions. Geste certes suicidaire de destruction du corps mais également salvateur car il évitait ainsi qu’il ne s’intègre à celui des marines, petite partie du grand corps social. Sauf que dans mon cas, ce serait plutôt, jusqu’à maintenant, l’esprit qui tendrait à jouer ce rôle. Toujours est-il que j’étais beaucoup trop tendre pour la vie. Ce qui n’empêche pas de distiller mon venin. La dualité de l’homme, sans doute. Vous savez, ce « truc de Jung » dont parle Guignol. Full Metal Jacket, l’œuvre-synthèse de Kubrick ai-je souvent écrit. Je m’y tiens. Et, pour moi, une parfaite œuvre-symbole.

 

427) Hernani – « Je suis une force qui va » s’écrit donc Hernani. Quoique tout aussi romantique, je ne peux en dire autant. Il est vrai que personne n’aurait l’idée de me susurrer à l’oreille : « Vous êtes mon lion superbe et généreux ». Ce que je déplore un peu même si j’y verrais, si cela était prononcé sans quelque humour (dont je préférerais qu’il ne recèle point trop de moquerie), un enfantillage ridicule. Il n’en reste pas moins que l’œuvre de Victor Hugo est admirable – ne serait-ce que lorsque Don Carlos métabolise en empereur. Mais elle n’en est pas moins inférieure à Ruy Blas avec cet immense Don Salluste, qui certes écrase quelque peu le reste de la pièce, en irréelle, comme le Tartuffe de Molière, représentation du Mal absolu. Une idée incarnée, cela est rare. Une vraie « force qui va » peut-être ?

 

428) Dérisoire – Je n’ai aucun écho ce qui ne m’attriste qu’assez peu. Ma fronde est rendue sans objet à force de demeurer si dérisoire. Aussi n’ai-je finalement pas grand-chose de l’iconoclaste et du perturbateur que j’ai pu rêver de devenir mais que mon immense lâcheté m’interdisait d’être. En ce sens, mon absence d’audience me sert. Socialement, je n’en suis pas moins un dissident dans lequel on se plaira, ce qui n’est pas tout à fait faux même si cela n’annule en rien la justesse de certaines de mes saillies, à ne reconnaître qu’un ringard démonétisé. On me dira aussi triste donneur de leçons quand je me contente, en le sachant pertinemment, de taquiner, d’asticoter certains ou de régler quelques comptes. Ma vérité est que je suis, tant par obligation que par choix, hors-normes et figure une anomalie qui a logiquement cessé d’être encombrante comme, parfois, je l’avais été par mes agissements et mes dires. Définitivement mis hors-jeu par la société et n’ayant plus à craindre de devoir passer sous ses fourches caudines, je peux jouer à monter cran par cran dans la provocation – anodine. Je ne suis plus contraint par rien et, par défaut, mon indépendance m’est totalement garantie. Je n’ai rien de profond à divulguer et ne provoquerai pas le moindre scandale. Tout juste, en mobilisant les ressources limitées de ma rhétorique, pointerai-je quelques faux-semblants. A défaut de les dissiper. Par les restes d’un esprit qui, un temps, a été vif, aiguisé et acéré. Il est aujourd’hui mourant et débridé. Mais aussi incroyablement libre. Ce dont j’entends pleinement jouir. Et si, par un malencontreux hasard, cela m’attirait quelque problème imprévu, je me promets de ne plus jamais aller à Canossa. Le temps des excuses, comme celui de la cohérence et de la possibilité d’un magistère intellectuel, est irrémédiablement révolu. D’une situation désespérée, il faut tirer les quelques avantages. Dans mon cas, il s’agit de définitivement renoncer à la prudence du velléitaire.

 

429) Escrime et catch – L’escrime a sa noblesse. J’aurais aimé être un fin bretteur, fourbissant ses lames et me livrant à des duels à fleurets non mouchetés. Mais peut-être ce sport souffre-t-il d’être un peu trop complexe et codifié ? Finalement, dussé-je oublier mes prétentions esthétiques, il est possible que je lui préfère le catch. Affrontement sans règles ou presque dans lequel la victoire ne compte pas et où l’esprit, par le corps, peut brûler toute son énergie. La mienne est, encore, immense. Je dois l’éliminer – d’une manière ou d’une autre.

 

430) Prémisses – Force m’est de reconnaître que je ne me suis pas développé, que je n’ai pas connu de croissance normale. Ma vie n’en est restée qu’aux prolégomènes. Trop longs, bien sûr, et très insatisfaisants – mais qui ne furent nullement dénués d’intérêt. Le bilan n’en est pas moins fort décevant. Et puis, j’aurais bien aimé en savoir plus.

 

431) Revendication – Si jamais tu remportes quelque franc succès, ne les dédie à personne d’autre que toi-même. Quelles que soient les apparences, tu ne le dois qu’à toi.

 

432) Aggiornamento – Ne nourrissons pas de faux espoirs. Il n’y aura pas de pronunciamiento, de brèche dans laquelle s’engouffrer, ni même de mise à jour. Une mise au jour, par contre… C’est encore possible.

 

433) Evaluation – Je pense être relativement sincère. Du moins la plupart du temps. Mais ne comptez pas sur moi pour vous donner des instruments de mesure. Ce n’est pas tant que je veuille, à tout prix, faire des mystères. Mais la coulisse est trop sale pour que je vous emmène y faire un tour. Je peux toutefois y trouver refuge. En outre, si vous voulez me forcer, je risque de me muer en hérisson. Animal stupide mais qui pique.

 

434) Brand – J’admire la pièce et plus encore son héros pour son fameux « Tout ou rien » qui le conduit à la démesure de la pureté. Je ne pense pourtant pas qu’il s’agisse là d’une voie à suivre mais je fais pourtant mienne sa maxime. Notons toutefois que dans Peer Gynt, œuvre suivante d’Ibsen, le personnage principal, double inversé de Brand, qui folâtre au gré du vent ne m’est pas du tout antipathique.

 

435) Flottaison d’un esprit coulé – Mutante mais pauvre est ma pensée. D’autant que je ne sais plus si je recherche une extension de celle-ci ou ses soubassements.

 

436) Assistanat – Dès lors qu’ils ne le faisaient pas à seule fin de moqueries, j’ai toujours considéré que les personnes qui prenaient le temps de converser avec moi versaient dans l’assistanat social. Je dois avoir bon cœur. Je parle tout seul.

 

437) Morgue – C’est ma mort que je déballe et emballe. Pas ma vie. Jamais cela ne me serait venu à l’esprit. Il y a une grande différence de nature entre mes actes et ceux du commun. Mais l’on pourrait s’y tromper. D’où la nécessité de cette remarque.

 

438) Sueur – Le prix que l’on accorde aux choses ne doit pas être lié à la difficulté à les obtenir. Une trace de sueur ne rend rien plus beau. Au contraire. Aussi doit-on s’efforcer de les gommer.

 

439) Pirouette de la tangibilité – Que vaut-il mieux ? Vivre dans des fantasmes périmés ou pérennes ? Aussi surprenant que cela puisse paraître, la réponse à une telle question n’a rien d’évidente.

 

440) Disponibilité – Faut-il ou non préférer l’esprit à la lettre ? Je crois qu’il est surtout bon d’évacuer l’un et l’autre. Car les deux ramènent, par des chemins d’apparences différentes (quelle fine perversion !), vers la norme sociale.

 

441) A propos du sport – Sous mon solide vernis de petit intellectuel, j’entretiens une immense affection pour le sport. Non pour son exercice que je ne pratique presque jamais mais pour son spectacle (j’entends ici la seule compétition – non ce qui l’entoure), ayant passé d’innombrables heures devant toutes sortes de retransmissions télévisées, tout particulièrement de Formule 1 et de cyclisme. Ce fut le meilleur de mes dérivatifs et je dois même constater que, après la politique, l’histoire et même le cinéma, le sport fut mon ultime centre d’intérêt dans mon délabrement post mortem. De sorte que mon hypermnésie me permet de connaître, avec une absolue précision, des milliers de palmarès et que j’ai été amené à inventer nombre de classements pour tenter d’affiner les hiérarchies – déjà moins soumises en ce domaine à controverse que dans nul autre. On jugera qu’il s’agit là d’un triste enfantillage et d’énergie, de temps ou même d’intelligence gaspillés en pure perte. Peut-être. Mais, in fine, je ne juge pas cela plus vain que la compilation de mes réflexions, mes analyses filmiques ou mes travaux historiques. N’étant ni Dostoïevski, ni Kubrick et n’étant pas plus inculte que la – fort basse – moyenne, je n’ai pas à me justifier plus avant. Rien n’a vraiment été perdu dans l’affaire. Au-delà, je note que, dans mon appréciation du sport, se manifestent plusieurs de mes traits caractéristiques : la volonté compulsive d’en savoir le plus possible, la détente solitaire et un intérêt marqué pour les seuls champions. Et non, comme beaucoup, pour mes compatriotes. Que m’importe qu’un vainqueur d’une grande épreuve soit français, s’il est, le reste du temps, minable. Vraiment le chauvinisme m’échappe complètement… Remarquons encore qu’en exaltant ainsi le sport et ses champions, je fais alors l’apologie des cadres stricts et prédéfinis (que serait le sport sans règles ?) et des constructions sur la durée et non sur le moment. Je préfère, en effet, la victoire par raccroc d’un grand que la fulgurance, pleine de panache, d’un inconnu. Ce qui apparaîtra parfaitement contradictoire avec ce que j’exprime par ailleurs. Telle était d’ailleurs la principale raison d’être (ne parlons pas d’utilité – il n’y en a pas plus ici qu’autre part) d’un si long, et honnête, développement !

 

442) Logique – C’est parce qu’on ne me demande rien que je donne tant et que ce que je donne est si mauvais.

 

443) La vengeance, bientôt – J’ai beau être mort depuis plusieurs années, je n’ai pas encore tout à fait fini de glacer. Ou, plutôt, disons que j’ai fait l’erreur de me réchauffer un temps. Aussi ne puis-je encore me venger. Mais, patience ! Je commence à vraiment refroidir.

 

444) Pourcentage – En comptant large, il m’apparaît qu’environ 0,0000001 % de l’humanité s’intéresse à ce que j’écris. Ce qui est peu. Mais ce qui me désole est seulement que ce n’est pas le bon dix-millionième de % que je touche. Et même en multipliant mon résultat, ce qui ayant une certaine marge, doit être possible, il y a peu de chance que cela advienne. Ou, plus exactement, advienne à nouveau. Mais sait-on jamais ? L’attrait du nombre, l’instinct de troupeau, pourrait me faire retrouver mon dix-millionième un temps tenu. Et, peut-être gâcher, au vu des conditions de son retour, les circonstances de sa première venue.

 

445) Dissuasion – Je ne peux pas jouer de la dissuasion et feindre d’être prêt à déclarer la guerre pour obtenir des succès diplomatiques. Mes positions sont si faibles que personne ne me ferait la moindre concession. Mais, d’un autre côté, c’est bien là que réside mon seul atout. Mon état de déliquescence est tel et si connu que nul ne peut raisonnablement croire que je vais me lancer dans un quelconque assaut. Aussi, même en ne cessant de crier que je la prépare, mon attaque sera-t-elle surprenante donc, potentiellement, dangereuse. Donc elle viendra. Et je ne serais pas le seul vaincu.

 

446) Repos – On me dit un jour, avec une certaine ambigüité dont je mesure encore mal le degré, que le repos de mon âme et de mon esprit passerait par celui de mon corps. Ce n’est pas le cas. En dernière analyse, il m’apparaît même que c’est l’inverse. Sauf, bien sûr, lorsque de battre mon cœur cessera.

 

447) Clos – Le seul avantage d’avoir une jauge à sec est de posséder la certitude que nous n’allons pas commettre la moindre erreur puisque l’on ne possède plus l’énergie de faire quoi que ce soit. Il est mince. D’autant que nous savons que la probabilité de commettre une faute lorsque vient un léger retour de flamme tend, elle, pratiquement vers les 100 %.

 

448) Prise de conscience – J’aimerais tellement être précis, concis, fuselé et félin et plus encore ajouter de l’humour, une perçante ironie et même de la sobriété.

 

449) Réconfort – Je suis si faible que j’éprouve le besoin de recevoir des encouragements. Peu m’importe de qui ils émanent. Tel est le stade, je l’espère, suprême de ma déréliction. Le pire serait cependant que toute récompense me réconforte un peu.

 

450) Cosmogonie – Tous les récits de construction sont faux. Ceux de destruction, également mais la part de mythologie y est plus limitée. Ainsi le mien… 

 

Antoine Rensonnet

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