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Lamelles et lambeaux 4ème partie

Rédigé par Antoine Rensonnet Publié dans #lamelles et lambeaux

Lamelles et lambeaux

 

De guerre lasse

 

De 1 à 150

 

De 151 à 300

 

De 301 à 450

 

De 601 à 750

 

a.451 à 500

 

b.501 à 550

 

c.551 à 600  

 

a.

 

 

451) Cogitations – Il m’a donc importé, pour finir, d’en fixer l’austère produit. Evidemment contradictoire.

452) Un paradigme à changer – Il n’y aura pas plus de fin de l’histoire que de choc des civilisations. D’ailleurs, il n’y a plus de civilisations. Je ne sais, mais serais tenté de le croire, si elles ont un jour existé. Mais, aujourd’hui, cela va trop vite. Ce qui, évidemment, n’est ni une bonne, ni une mauvaise nouvelle.

453) Expérience, trajectoire – Je trouve donc mon aventure aussi injuste que logique. Mais il m’importe peu que j’ai ou non raison sur chacun de ces deux points. Je veux surtout que l’on se souvienne que j’ai joué, jusqu’au bout, pour emporter la partie. Seulement pour cela. Et que j’ai bien failli gagner.

454) L’étrange mécréant – S’organiser méticuleusement en vue d’un événement, qu’il s’agisse d’une succession ou d’une vengeance, qui ne peut intervenir qu’après son extinction physique, puisqu’il dépend nécessairement de celle-ci, n’est-ce pas une démonstration d’un léger reste, sans doute paradoxal, de christianisme ? Quand bien même ledit événement se joue dans l’ici-bas, non dans l’au-delà…

455) Nasse – Soyons honnêtes, la tentation, à laquelle je ne fais que céder, de noyer mes potentielles fulgurances dans un immense fourbis est aussi l’une des manifestations de mon incommensurable lâcheté. D’autres raisons, telles le temps compté et la volonté de ne point être monolithique ou réduit à quelques traits saillants, entrent certes en jeu mais elles ne sont pas prépondérantes.

456) Durcir – Avec la mort, c’est la joie, l’émerveillement, la grâce (appelez cela comme vous voulez) qui s’en vont. Triturons ces restes pour en tirer un souvenir du passé. Mais il faudrait prioritairement les durcir et que, enfin, le regard se charge d’une froide résolution. Et de violence. Que celle-ci, enfin, explose. Libérant l’énergie enfuie. De ce torrent pourraient résulter des actes d’une inouïe « monstruosité ». Soyons prêt à les supporter. Ils parsèment le chemin menant vers l’apaisement.

457) James Stewart - quelque chose de définitivement brisé – J’ai beaucoup aimé le cinéma, bien moins les acteurs. Je m’efforce de les supporter ce qui, dans un art qui fige le « vivant », n’est pas impossible – à l’inverse du théâtre. Mais leurs performances ne m’impressionnent guère. En eux ne résident pas le film, encore moins l’art. Ils ne sont qu’instruments. Il me faut toutefois admettre que, dans de rares cas, qui n’ont pas seulement à voir avec le comique (ou à tout ce qui se rapporterait à la seule sensation), ils peuvent apporter une dimension propre, disons, quoi que cela ne veuille rien dire (mais permet, comme souvent, d’être compris), un supplément d’âme. Quand ? Il n’y a pas la moindre règle. Par contre, il existe un exemple emblématique, celui de James Stewart. En lui, quelque chose, après l’expérience traumatique de la Seconde Guerre mondiale, s’est définitivement brisé. Aussi, sa sympathique candeur de la fin des années 1930 s’est-elle muée en une dureté extrême dès le début des années 1950. Certains immenses auteurs, notamment Anthony Mann et Alfred Hitchcock, surent alors saisir, dans son regard, cette folie dangereuse, cette bombe au bord de l’explosion que l’acteur porte en lui. Bien sûr, il n’est plus ici question de jeu.

458) Art « vivant » – Je n’apprécie que fort peu, qu’il s’agisse de l’opéra ou du théâtre, surtout du théâtre, le spectacle vivant. Je ne conçois l’art (le concert de rock n’en faisant pas partie, j’aimais à m’y rendre) que figé – dans sa recherche de la perfection. Dans les arts de la scène, cette dimension de performance, de représentation qui s’assume, n’a de cesse de bloquer mes émotions. La place laissée au public, les cris des acteurs de théâtre rendent insupportables les plus beaux textes. Ne parlons pas même de mise en scène, de ses limites et de la prétention dans laquelle elle se noie. Encore moins de cette fausse complicité entre spectateurs et acteurs (ils donnent tout, nous dit-on) qui, pour le coup, singent adroitement la vie mais dans ce qu’elle a de pire. Mais le théâtre aura tout de même permis au génie d’un Shakespeare de s’exprimer, ne manquez-vous pas de faire remarquer. Disons plutôt qu’il lui a permis d’exister – en attendant que le cinéma en restitue toute la puissance. Notons d’ailleurs que depuis la naissance de celui-ci, à part former des acteurs (il en faut…) et offrir, dans de consternantes comédies, à la vulgarité une tribune supplémentaire, le théâtre est devenu parfaitement inutile.

459) Réification sociale – Surtout ne pas déroger, voici l’alpha et l’oméga. Même s’ils ont pu changer de forme (et encore, de façon infime pour qui sait observer le temps long), nous continuons de sanctifier rang, règles et procédures. Aussi, dès la naissance, nous entrons, volontairement, docilement et même joyeusement, dans le grand camp de concentration. Avec comme seule peur d’en être exclu. N’aie nulle crainte, même si tu peux la juger biscornue, tu restes une figure géométrique.

460) Une civilisation de la consommation – Les civilisations n’existent plus. Nous vivons pourtant dans une civilisation au sens où elle possède une structure commune. Un idéal même. La consommation qui se confond avec celui de la normalité. En tout, amour et amis compris, une seule question : quel est ton pouvoir d’achat ? Ne comprend-t-on pas ces personnages de films noirs, pauvres types falots et naïfs se faisant avoir en recherchant quelque gros coup et qui se détruisent pour avoir cru à leurs rêves médiocres ? Mais, eux, au moins, empruntent des traits aux héros tragiques. Une belle vie, qu’est-ce que c’est ? Un mythe supplémentaire…

461) Armes – Il faudrait un bouclier pour avancer et une épée pour frapper. Hélas ! Il est difficile de posséder l’un et l’autre. Cornélien s’annonce donc le choix.

462) Papillon – Beaucoup aiment les papillons car ils remarquent leurs ailes superbes et l’élégant battement de celles-ci. Je ne vois, moi, que le corps de ces insectes que je juge répugnant. Cela pourrait être pire : je pourrais trouver leurs ailes affreuses ou leur corps gracieux…

463) Succession – Mes testaments sont prêts. Qu’ai-je à léguer ? Je ne sais trop mais une partie de mon héritage s’étale sous vos yeux. Répartissez-le comme bon vous semble.

464) Performance – Même s’ils ne peuvent constituer, à eux seuls, l’ensemble de mes derniers actes, j’ai énoncé que je me consumerai dans ces écrits. Je le confirme. Aussi doivent-ils acquérir une dimension performative.

465) Méthode – Si tu veux tout mettre en doute, alors il faut le faire sans ordre, ni méthode. Sans quoi, tu ne mettras rien en doute.

466) Anonymat – Quelle audace ! Quelle hardiesse ! J’ai renoncé à mon pseudonyme, non par courage – je reste un couard – ou pour quelque reconnaissance que je n’aurai pas mais parce que, à force de danser sans répit entre mes plusieurs et mes spectres, je suis trop épuisé pour faire vivre un avatar. En outre, le nom qui me fut légué en héritage ne renferme en rien mon identité. Je reste un multiple anonyme.

467) Cinéma expressionniste – Des lignes brisées sont sécantes en plusieurs points. Mais elles ne s’épousent pas pour autant.

468) Résonance intime – Certaines œuvres, en vérité peu nombreuses, produisent en nous un effet très spécifique. Certes, une « base objective » que l’on s’attachera parfois à définir nous permet d’affirmer que ce sont là des chefs-d’œuvre et, si notre esprit n’est point trop grossier – nous sommes d’ailleurs bien aidés par certaines analyses puisqu’elles se sont chargées du travail préalable de décantation –, ils le sont effectivement. Mais le Beau isolable n’explique pas tout. Il y a beaucoup plus. De l’ordre de la résonance intime. Ces œuvres nous disent qui nous sommes, orientent même notre existence. Ainsi, en découvrant (dans un ordre différent), Zabriskie Point, 2046 et Vertigo, j’y trouvais une triade (extase du moment, enfermement de celui-ci dans le temps révolu, folie du fantasme de la mort) dans laquelle s’incarnait ma vision de l’amour – et ce avant même que mes propres expériences ne viennent en confirmer la justesse. Ces films les ont donc, peut-être mais je ne saurais être affirmatif, directement influencées. De même, pour en rester à cet art cinématographique qui m’est le plus familier, certaines œuvres de Friedrich Wilhelm Murnau, Fritz Lang, Stanley Kubrick ou Francis Ford Coppola ont participé de la construction de ma vision de l’Homme et m’ont révélé en tant qu’individu – ce qui, quel que soit le résultat final, m’apparaît positif. Sans elles, je ne serais pas la même personne. Dès lors, la relation que j’entretiens avec celles-ci est clairement d’ordre amoureux par son intensité, parce qu’elles accaparent l’ensemble d’un moment (déterminé mais non déterminable) à chaque (re)visionnage et qu’elles résistent au temps, enfin, car, si j’aime à en parler et ai désormais, pour la plupart d’entre elles, abondamment écrit dessus, le lien que je possède avec elles tend à se faire si particulier que je serais triste de découvrir qu’un autre – y compris leurs auteurs – a, pour elles, les mêmes sentiments que moi. Bref, même si ce n’est pas tout à fait dans les mêmes termes, les questions de complicité, d’exclusivité, de fidélité et même de jalousie se posent aussi bien avec ces œuvres qu’avec un être adoré. Seule celle de l’exposition publique de son amour est toute différente. Mais laissons ici le si vulgaire problème de l’exhibitionnisme d’autant que, ce qui n’étonnera guère, l’ordre social n’impose rien ou presque en matière artistique. Nul besoin d’avoir quelque passion sûre à l’heure du « chacun ses goûts », dans laquelle tout s’équivaut et où l’on ne recherche communément dans la culture que d’agréables dérivatifs. J’ai pour habitude de m’en désoler mais peut-être devrais-je plutôt me réjouir de l’absence totale de normes en ce domaine. Je puis ainsi être assuré de la pureté de mes artistiques résonances intimes. Aussi mon propos se résume-t-il finalement à ce qu’écrivait, dans Le Diable au corps, un Raymond Radiguet qui, avant de fustiger un peu plus loin, les « esprits grossiers », montrait combien il avait tout saisi de la passion, la vraie, pas celle qui n’est que de convenance : « Il faut admettre que si le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas, c’est que celle-ci est moins raisonnable que notre cœur. Sans doute sommes-nous tous des Narcisse, aimant et détestant leur image, mais à qui toute autre est indifférente. C’est cet instinct de ressemblance qui nous mène dans la vie, nous criant ‘‘halte !’’ devant un paysage, une femme, un poème. Nous pouvons en admirer d’autres sans ressentir ce choc. L’instinct de ressemblance est la seule ligne de conduite qui ne soit pas artificielle. » ; je ne saurais mieux dire.

469) Sagesse – Je ne recherche surtout pas la sagesse, ayant toujours été beaucoup trop sage. Il me semble que cela vaut pour beaucoup – même si les connotations peuvent assez clairement différer.

470) Randonnée – J’ai toujours su que je ne serais vraiment heureux que le jour où je me lancerais dans une longue balade solitaire, l’esprit et l’âme en paix. Il n’arriva donc jamais. Bien que cela ne me délasse nullement, je n’en prends pas moins plaisir à marcher. Mais, trop tourmenté, j’oublie d’admirer les panoramas – parfois beaux.

471) Vitrification – Venant de dégoupiller la grenade qui enserrait mon cortex cérébral, confusion et anarchie règnent, en ces lieux, en maîtresses absolues. C’est ce que je souhaitais.

472) Iceberg – Que l’on soit, par morale, d’une certaine franchise en certaines circonstances, certes. Mais nous ne pouvons non plus être une fontaine d’eau pure. Aussi faut-il un fin dosage d’implicite et d’explicite. Qui sera mal compris, nos interlocuteurs se leurrant sur ce qui ressort de l’un ou de l’autre et entendant connotations et sous-entendus là où elles sont absentes. Croyant même à de révélateurs lapsus. Là encore, la voie est aussi étroite que la communication impossible. D’où la perspective de nouveaux dilemmes, d’un labyrinthe sans fil d’Ariane mais aussi de savoureuses devinettes.

473) Manœuvre chtonienne – J’ai abdiqué et n’ai pas de legs à proposer. Je veux tout de même, la fin venue, laisser une petite trace comme une indélébile empreinte. En me servant de la stupide bienveillance que l’on accorde aux morts. Donc, je devrais y arriver sans trop de difficultés. La seule question est alors celle-ci : où laisserais-je ma tâche, dans quelle orbite vais-je rester ? J’essaie d’être assez organisé pour que la place soit celle que je souhaite.

474) Facettes – Je ne sais pas si je suis et ne crois pas être, comme on me le dit un jour, un « pervers polymorphe ». Mais je n’incarne pas non plus un parangon de vertu, ni un puritain. Je n’ai rien d’un chevalier blanc et ne souhaite pas le devenir. Je ne veux surtout  pas m’éteindre dans un champ de vertus. La seule chose que je tente de combattre est le nauséabond cynisme, social et particulier. Pour le reste, il faut que je sois tout et son contraire. Ou plutôt c’est comme tel que je me concevais. Mais, il est trop tard. J’ai tout de même su construire une partie de mon kaléidoscope.

475) Temps fort – Dans ma tragédie, après deux premiers actes surréalistes et un trop long entracte, je viens, enfin, de donner le coup d’envoi du troisième acte. Le plus important, comme il se doit. Et, à la fin de celui-ci, définitivement, je m’éclipserai. Mais ce ne sera pas la fin. Car mon ombre pèsera sur les deux suivants dans lesquels, respectant les règles, il y aura encore quelques morts.

476) L’art du contrepoint – C’est là peut-être le plus important. Toujours sautiller, grâce à un pas de danse ou un esprit félin, souvent de façon inattendue, entre deux lignes, l’une dramatique, l’autre comique. Remarquer ce qui relève de l’une dans l’autre et réciproquement. Il y a toujours de quoi rire, pleurer et se montrer sévère. Quelle que soit la situation. Vraiment.

477) Sélectivité – Rédiger tous ses testaments, mettre au jour tous ses plusieurs… En si peu de temps ! Bien sûr, c’est épouvantablement redondant et contradictoire. Mais vous ne voudriez quand même pas ne pas avoir à faire le tri. Vous êtes tout de même un peu paresseux.

478) Eventualité – Si je m’étais déployé, je serais monté plus haut que je ne suis tombé bas. Cela me laisse songeur… Je suis, en tout cas, navré que mon avènement n’ait pas eu lieu. D’ailleurs, je suis le seul. Ce qui est plus logique.

479) Bâtisseurs de sable – Nous n’avons jamais rien construit et pourtant que nous ne faut-il pas détruire pour espérer édifier quelque chose dans nos vies… Les gravats des structures mentales, le ciment du code social : supprimer tout cela pour se retrouver face au vide !

480) Pièce – Participer à la pièce de théâtre, être une pièce du puzzle : voilà les seules voies qui nous sont proposées ou, plutôt, imposées. Mais, j’ai été brisé en mille morceaux. N’étant donc plus une pièce, je ne peux y appartenir. Mon drame a ses bons côtés.

481) De la beauté physique en tension – Je ne saurais trop l’expliquer mais j’apprécie, de manière générale, les tensions entre deux âges. Ainsi, ce retour d’expressions de l’enfance chez des femmes pour qui elle s’est éloignée. Ou encore entre la jeunesse et la maturité. Notamment lorsque la plénitude physique (féminine forcément – mais peut-être le même phénomène existe chez les hommes ; on comprendra aisément qu’il ne me touche guère…) commence, irrémédiablement, à se flétrir sous quelques rides. Je jouis alors de ce spectacle d’une guerre perdue d’avance contre le temps mais qui peut, au moyen d’une moue dubitative ou d’un sourire éclatant, connaître encore nombre de batailles remportées. Saisir les fugaces manifestations de ces tensions permet de connaître de véritables et délicieux instants d’un gracieux érotisme.

482) Désolation – J’ai progressivement cessé de m’importer quand j’ai progressivement cessé d’importer. Plus que toute autre, cette constatation m’afflige.

483) Trahisons – Je ne sais si j’ai beaucoup trahi dans ma vie. Je ne le crois pas mais il est possible que je commette une lourde erreur. Si certains pensent que j’ai ainsi agi à leur égard et qu’ils en ont souffert, je suis aujourd’hui prêt à les entendre et à tenter, si cela est possible, de m’expliquer, voire, si cela se justifie, à présenter mes excuses. Quant à moi, j’estime, avec quelques arguments, avoir, à plusieurs reprises, été victime de trahisons. Toutes eurent lieu sans que la moindre forme soit mise. Au contraire. Ainsi la plus cruelle de toutes, et de loin, me fût annoncée des mois à l’avance !

484) Consommation courante – Parfois, je voudrais avoir toutes vos conneries : la gloire, le pouvoir, la reconnaissance, l’argent, les plus belles femmes. Non parce que j’en ai envie ou que je considère qu’il s’agit de mon dû. Mais pour que vous le sachiez. Et que vous preniez également conscience que cela ne me rend pas heureux et que je ne possède pas le millionième de ce que je voulais – et ai bien failli avoir.

485) Perdu – Mes élucubrations cérébrales m’interloquent. Je me suis dit anarchiste romantique en remarquant que cela n’avait point de sens. Je le confirme. Mais, politiquement, je suis aussi, l’idéologie étant d’une grande souplesse, un social-démocrate fort tempéré. Ainsi mon anarchie se dissout dans ma social-démocratie et réciproquement. Sentimentalement, si le romantisme l’a largement emporté, il me reste cependant quelques traces de rationnalité sur lesquels fait fond ma haine du genre humain. Bref, j’échouerai, entre mes arêtes, mes contradictions et mes divers substrats à isoler quelque base émergée à mes divagations intellectuelles. Cela me réjouit car je ne veux pas qu’on m’isole. Mais à moitié seulement. J’aimerais tout de même trouver quelques solutions de continuité entre mes différences ou, à tout le moins, une ou deux passerelles. Histoire de savoir non ce que je suis mais où je me situe. Bien qu’il soit évident que je n’avance que vers mon inéluctable perte et que je sache que je n’ai jamais été fait pour ce monde. Mais cela fait trop peu et ne me rassure guère.

486) Léger décalage – Nietzsche parlait d’un temps lors duquel s’inverseraient toutes les valeurs. Ce qu’il faut, en fait, c’est leur subversion. Si ce n’est même leur destruction la plus complète.

487) Refrain – Je ne cesse de décliner, sous des formes à peine différentes, le même refrain. Je suis bel et bien frappé de psittacisme. Je ne suis pas le seul…

488) Pataugeoire – Je ne suis plus rien et j’arrive encore à me noyer en moi-même.

489) Hostilités – Je l’affirme : ce n’est pas moi qui aie pris, le premier, le parti de les lancer. Il est vrai que je veux qu’elles recommencent. Une bataille d’arrière-garde, donc. Mais le traitement qui me fût réservé était si inique. Et je ne peux me résoudre à être la victime consentante de cette succession d’avanies.

490) Gêne – Face à moi et aux autres, elle n’aura, structurellement, fait qu’empirer au fil du temps.

491) Serrure – Il faut s’efforcer de construire une serrure aux dimensions de notre clef. Par contre, il est inutile de se concentrer sur les ornements de la porte.

492) Ligue – L’accident n’intervient que lorsque se liguent une multitude de microphénomènes qui, entre eux, n’ont que peu à voir. Ensuite, seulement ensuite, en profitent les responsables.

493) Résurgence – Que le passé revienne. Alors, nous ferons probablement les mêmes erreurs. L’expérience sert-elle jamais ?

494) Ce que je laisse sur mon chemin – J’aurais aimé laisser une œuvre mais je n’en ai eu ni le temps, ni les moyens. Et je ne sais même pas, trop occupé que je suis à ramasser mes débris, ce qui m’aura le plus manqué. J’ai tout de même beaucoup écrit – toujours pour être lu éprouvant sans doute, comme le héros de Ma nuit chez Maud, le « besoin de [m]’épancher ». J’aurai ainsi participé de cette indécence généralisée – que je ne cesse pourtant de dénoncer. D’autant plus que, le plus souvent, la qualité, pour les raisons plus haut évoquées, est dramatiquement absente de mes lignes. Je laisse ce lourd matériel à ceux qui voudraient mieux me connaître. Avec cette remarque : ce triste florilège doit nécessairement être pris en bloc. De celui-ci, on notera surtout qu’il est étonnamment incohérent, tout et son contraire y étant successivement affirmé. Mais telle est la ligne de ma dérive. Elle ne saurait se résumer en une phrase – même incroyablement, et par exception, pertinente. C’est également pour cela que je m’astreins aujourd’hui à jeter des bribes nombreuses, éparses et fort courtes. On me chercherait vainement en quelques mots. On trouvera des parcelles de moi, de mon meilleur double aussi, dans ces fragments vite couchés au gré de mon humeur – comme dans mes autres textes, trop longs et plus réfléchis. Mais ne comptez pas sur moi pour vous indiquer le chemin. D’une part, je ne le connais pas. D’autre part, savoir que vous allez vous y perdre m’amuse un peu. Et, pour vous, songez que pénétrer les méandres d’un esprit, clairement fou mais assez honnête, est un jeu qui recèle aussi son charme subtil.

495) Un saint ? – «  N’avez-vous pas senti un jour la vie s’arrêter en vous ? N’avez-vous jamais souffert que la vie se taise ? N’avez-vous pas senti que vos instincts se dissolvaient et se retiraient comme dans un reflux définitif ? Et n’avez-vous pas senti dans ce reflux de la solitude d’avoir été abandonné par la vie ? La sainteté est cet état où l’homme continue de vivre alors que la vie s’est retirée de lui, comme l’eau de la mer » écrit Cioran au début du Livre des Leurres (Du bonheur de n’être pas saint). Ainsi, selon lui, suis-je devenu un saint – ce qui, comme il le remarque, n’est guère réjouissant. « Peur de devenir saint ou regret de ne pas mourir » conclue-t-il ; tel est bien le choix auquel je suis confronté au long de ma torture. Donnez-moi donc un peu de courage : que je meure donc ! Puisque la vie s’est définitivement retirée de moi… En attendant, je boucle mon hagiographie.

496) Narcissisme – Il y a bien d’autres raisons mais je suis largement mort de mon intransigeance. De cela, je me dois d’être fier. Ou, du moins, de m’efforcer de le paraître car je n’ignore rien de l’extrême vanité de ma démarche suicidaire. Mais c’est bien une image qu’il me reste, dans ce sombre atelier, à forger.

497) Un arbre – Aussi stupide que soient l’expression, mes racines existent et me ramènent en un lieu précis dans lequel je ne me rends sans ressentir une puissante émotion que l’on nomme nostalgie. Mais ma genèse ne compte que marginalement. Je ne m’intéresse point à mes bourgeons mais seulement à mes feuilles jaunies. Je suis né au printemps et mort à l’automne. Dès lors, seule cette saison est frappée de sens.

498) De nos schémas – Enonçons une fois de plus un truisme (je ne me distingue guère par mon attention à ne pas enfoncer des portes ouvertes, je ne le sais que trop) : toute libération suppose une conscience de son esclavagisme. Or, nous sommes esclaves de nos schémas de pensée hérités (qui assignent de sévères limites au pensable et au croyable), de nos structures mentales (ainsi le christianisme, la tragédie, la démocratie,…). Il nous faut le reconnaître et les connaître pour combattre avec toute la vigueur nécessaire nos identités assignées. Il n’y a plus aujourd’hui de chrétiens en Occident – si ce n’est ces quelques athées convaincus qui ne suspectent pas leur athéisme.

499) Coupe – Je m’aperçois que, dans la masse informe, immonde et abjecte, de mes écrits, il manque encore bien des choses. Alors que je n’ai fait que sombrer dans la futilité, par facilité et volonté d’égarer, j’ai parfois, non pas tu, mais simplement oublié l’essentiel. Il faudra donc que j’y revienne. Disons plutôt qu’il faudrait. Ou, comme tout le monde s’en moque à commencer par moi-même, qu’il serait bon que je complète – par simple souci d’exhaustivité. Mais, je suis extrêmement fatigué. Aussi, il est possible que je laisse cela en l’état. Enfin, soyons positifs, en mouvement. Je développerai et enrichirai si j’en éprouve l’envie, le besoin ou si l’on me questionne.

500) Titre – Ce que j’ai arraché, l’état dans lequel je suis réduit.

 

b.

 

501) Suicide et lâcheté – Que certains aient pu dire, voire penser, que le suicide était une démonstration de lâcheté, celle d’être incapable d’affronter ses problèmes, prouvent qu’ils n’ont jamais réfléchi au suicide, ignorent ce que peut être la lâcheté. Ainsi que, probablement, une minimale finesse d’esprit.

 

502) Le plus répugnant – Avoir croisé, à ma grande surprise, une façon de se comporter qui rendait une série d’actions, jusqu’à celles considérées comme les plus banales, plus répugnante à mes yeux que ne l’est la mienne ne m’aura apporté aucune paix, aucun réconfort. Au contraire…

 

503) Déresponsabilisé – Le suicide a vocation à responsabiliser, à rendre comptable certains de leurs actes. Mais, quand on est incapable de s’y résoudre, on ne fait que renforcer son impérieuse nécessité.

 

504) Précis – Que m’importe d’être, à nouveau, aux yeux de certains, pas même triés sur le volet, brillant, drôle ou charmant. Cela, rarement il est vrai, je l’ai déjà été. Non, je ne dois réserver mes forces que pour être précis car, au mieux, je n’aurais droit qu’à une seule balle.

 

505) Subtilité – Donc, je me dégoute. Et je regrette de m’être perdu en route, de ne plus bien savoir qui est moi-même. Mais ce moi-même, que je ne connais donc plus vraiment, me dégoûte. Cela, je le sais parfaitement.

 

506) Agent secret – Dans la solitude, ce qui essentiellement nous manque, ce qui nous est absolument insupportable est que nous ne disposons plus d’un public que nous croyons avoir choisi (peu importe que les circonstances, les nécessités, l’aient fait à notre place ; c’est notre sentiment). Qui est d’abord là pour écouter le commentaire que nous proposons de notre existence.

 

507) Guérilla – Remettre le casque avec lequel on a, un jour, conquis. Pour une ultime mission. De destruction. Deux trous, au niveau des yeux, sont percés. Dans lesquels beaucoup liront une détermination. Froide. Mais qui, auparavant, aura perçu l’infinie tristesse ? La résolution dans la politique de la terre brûlée…

 

508) Retour sur le commentaire – Ainsi la dérive ne naît-elle pas du fait que l’on ne possède plus rien à commenter, mais que l’on ne sache plus à qui commenter. Privé de ceux à qui l’on portait notre parole, fausse et modifiée, les actes semblent ne plus exister. Ils n’en continuent pas moins. Il y a encore quelques petites choses à raconter.

 

509) Lignes – Il suffit de considérer dans quel cadre ces lignes sont publiées pour savoir que je possède encore un véritable ami. On devine également l’importance que j’accorde à ce concept pour comprendre que je n’écris pas de tels mots sans les soupeser. Bref. Ce que je veux dire est que tout ce qui, ici, figure est l’enfant de son amitié et de ma maladie. Puisqu’il y a enfant, posons donc la question de la légitimité de ces lignes. Et puisque l’on parle de légitimité, en jouant légèrement sur la polysémie, interrogeons-nous de concert sur leur crédibilité.

 

510) Ecrire – Quiconque écrit trouve l’occasion de se prouver, d’une part, qu’il avait quelque talent et, d’autre part, qu’il n’en possédait que peu. Je mentirais si j’affirmais que je privilégie l’une des deux faces de cette même pièce.

 

511) Nouvelle phase – Dans les longs mois qui suivirent ma mort, j’ai énormément compris. Pour rien, certes, mais ce fût le cas. Désormais commence une ultime phase durant laquelle je ne comprendrai plus rien mais où je veux savoir. Quel que soit le prix à payer…

 

512) Implacable – Ce serait mentir que d’affirmer, pour noircir, afin de poursuivre de sombres desseins, qu’il n’y a pas de courts moments de rémission. Durant lesquels un état de paix semblerait presque régner. Mais ils ne sont que leurres. La progression est inexorable. Rend l’espace vivable de plus en plus réduit, le vitrifie petit à petit. Il n’y a nul espoir.

 

513) Magma – Que cela forme un ensemble, ou, à tout le moins, que cela soit considéré comme tel. Mais incohérent ! Ces deux bouts doivent être tenus pour que puisse jaillir quelque chose – d’infime sans aucun doute.

 

514) Filtre – Philosophie petite ou grande, mode de vie, valeurs, religion, dérision, Weltanschauung – pourquoi pas ? –, maladie dans mon cas. Tressés avec une maille plus ou moins fine, souples ou rigides, profondément réfléchis ou parfaitement intuitifs, censément objectifs ou subjectifs, violant ou observant, de façon volontaire, les canons sociaux, construits sur l’obligation de rupture ou de continuité, carcans ou adaptables au gré des évolutions, nous avons érigé nos filtres. Ils doivent nous permettre de comprendre le monde – ou d’y vivre, c’est selon. Ils sont de qualités très diverses mais ont une chose en commun : nous avons fini par nous résumer à ceux-ci ; nous ne sommes que ce voile.

 

515) Gène – Au point où j’en suis rendu, je n’ai plus le loisir de me montrer par trop tatillon. Mais la suprême cohérence de mon activité me gène – guère plus mais c’est tout de même beaucoup. Par l’écrit, je m’efforce, disons, de donner du sens (ou, pire encore, de la rigidité) à mes deux fins – entre l’une et l’autre s’enserrant cette astronomique somme de textes. Et celles-ci, en retour, doivent révéler l’intérêt de ma lecture. C’est un peu trop, n’est-ce pas ? N’ai-je pas dit que l’on ne faisait pas de sa mort une œuvre d’art ? Ou qu’il m’importait que la somme affirme tout et son contraire ?

 

516) Seul ? – « On naît seul, on meurt seul » répètent-ils en chœur. Pourtant ce ne sont pas là véritablement les adeptes de la pensée positive, partant, pas les plus stupides. Mais ils se trompent. Dans ces moments, la solitude pourrait être une chance, une facilité. Qui ne nous est pas accordée.

 

517) Géniteurs – Ils affichèrent, par habitude et sans surprise, une mine réjouie de circonstances lorsque j’apparus. Me voyant me délabrer, tout aussi prévisibles, ils ont pris l’air désolé pour m’implorer de tenir. Je ne doute pas un instant de leur sincérité. Et cède, pour un temps encore, sans nulle envie, à leur vampirique supplique. Mais ils sont coupables. Je ne porte aucunement la responsabilité de ma naissance et aurai celle de leur désespoir après ma mort. Quand je ne suis pour rien dans la mise au jour du désastre et qu’ils devraient m’aider à accélérer la phase terminale. Heureusement, il me reste les jugements de ces spectateurs imbéciles qui affirment que je n’ai pas su grandir.

 

518) Pile et face – Ma seule supériorité sur le commun est de n’avoir jamais envisagé d’être stabilisé dans la vie. Aussi seul le décès me laissait cette désolante possibilité. Revers, sans aucun doute logique, de la médaille, la date, que je n’ai pas décidée et que j’ai immédiatement reconnue, de celui-ci en fut largement avancée. A un âge normal pour envisager de me garer…

 

519) Pudeur – Comme la vantardise, j’aurais préféré ne pas, sur le tard, découvrir et être confronté à mon impudeur fondamentale. Je n’ai qu’une excuse, en elle-même effrayante : je poursuis, sans autre méthode, j’en ai peur, que le tir de barrage, un but précis ; lequel ? Il y a tout de même des limites !

 

520) Nihilisme – Il n’existe d’autre voie, passé un certain point de réflexion honnête, que de s’essayer – sans penser à l’après – à casser, à détruire les systèmes en les attaquant en leur cœur. Mais surtout ne songeons pas à en devenir des parasites conscients qui tireraient quelque avantage de leur bon fonctionnement à peine amendé. Ou à jouer le rôle, plus ou moins honorable et reconnu comme tel, de bouffon. N’oublions que le poil à gratter est un rouage de la mécanique.

 

521) Extrémité – Bien sûr, le suicide est, par définition, une extrémité. Mais non une quelconque marque d’extrémisme. Seulement, s’il est personnalisé, de passion raisonnée ou raison passionnée. D’où, dans une folle union de contraires ne s’annihilant pas l’un l’autre, sa beauté diaphane.

 

522) Déficit – L’état des comptes de la patrie me laisse indifférent et je laisse à certains l’occasion de s’agiter frénétiquement et inutilement autour de cette (point trop) angoissante question. Et, en ce qui me concerne, je reste sans doute prêt à effacer les dettes – pourvu que, chaque jour, les déficits ne s’accumulent pas.

 

523) Grand prix – On oublie les pole-positions, les tours de chauffe, les manœuvres brillantes et l’on se contente de décompter les points à la fin. Après un trop long rodage, ma ‘‘drôle de guerre’’ si personnelle, je crois qu’il serait temps que, aussi, je joue le championnat. Pas pour le gagner, non, il est trop tard. Mais je peux encore le faire perdre.

 

524) De l’acharnement – Quoi d’étonnant ? Rien, c’est là la plus pure, partant la plus triste, des logiques de notre récente évolution. Dieu mort – et, ajoutons-le, même si cela n’a rien d’un amendement mais se donne comme poursuite du premier énoncé, après quelques immenses boucheries inconnues avant le XXe siècle –, la société a sacralisé la vie. Puisque passée celle-ci, il n’y avait plus d’après. La mort nous est devenue insupportable, quand elle devrait nous apparaître la meilleure de toutes les nouvelles. Aussi s’acharne-t-on, par tous les moyens, sans jamais lésiner sur l’argent (cet agent social qui, si souvent, fait défaut mais que l’on dépense, quand il s’agit de prolonger l’agonie d’un vieillard cacochyme n’ayant plus guère de conscience de lui-même – si ce n’est par la souffrance – sans compter, ni calcul de rentabilité), à faire durer la vie. Pour rien. Pour elle-même. Pour son vide. La vie est devenue fin en soi. Dieu ne nous a certes pas apporté la vie mais, stupidement, nous lui avons peut-être laissé emporter la mort. Il n’appartient qu’à nous de nous la réapproprier.

 

525) Mépris – On n’aura rien compris si l’on me croit fondamentalement jaloux, que l’on explique mes sentences et autres gribouillis par cette pauvre clef de lecture. Je suis réellement plein de mépris pour ce ‘‘bonheur’’ fabriqué et frelaté, ces pavillons, ces enfants, ces voyages, tout ce qui fait une vie réglée. Mais ce mépris à votre égard participe du dégoût que j’entretiens pour moi-même. L’enrichit.

 

526) Sens de la formule – Faut-il être drôle ou pertinent ?

 

527) Pas d’inquiétude – Rassurez-vous ! Tant que je resterai un suicidaire non suicidé n’ayant que le suicide comme idéal, je serai toujours un individualiste forcené (n’ayant certes plus trop la force de mener un combat politique pour que chacun puisse être soi-même). Je ne chercherai donc ni Dieu, ni maître.

 

528) Exaltante pornographie – Le progrès et la démocratie, deux mythes, le premier brisé, le second durable, nous ont apporté une merveilleuse liberté : celui de penser avec des images. Et nous savons en jouir. Que demander de plus ? Peut-être de garder quelques fantasmes littéraires. Ou de ne pas abolir le hors-champ.

 

529) Le Songe – Dans l’adresse laissée au spectateur, avant que ne commence Le Songe, August Strindberg a cette formule qui semble si juste :

 

              

« L’auteur a cherché à imiter la forme incohérente mais apparemment logique du rêve. Tout peut arriver, tout est possible et vraisemblable. Temps et espace n’existent plus. A partir d’une base réelle insignifiante, l’auteur donne libre cours à son imagination qui multiplie les lieux et les actions en un mélange de souvenirs, d’expériences vécues, de libre fantaisie, d’absurdités et d’improvisations.

Les personnages se dédoublent et se multiplient, s’évanouissent et se condensent, se dissolvent et se reconstituent. Mais une conscience suprême les domine tous : celle du rêveur. Pour lui, il n’existe pas de secrets, pas d’inconséquences, pas de scrupules, pas de lois. »

 

 

On ne saurait mieux dire pour parler du rêve que de « forme incohérente mais apparemment logique » et ce concept de « conscience suprême » du rêveur résonne comme une évidence. Néanmoins, je ne crois pas que temps et espace n’existent plus dans le rêve. Ils se brouillent mais résistent. Nous ne pouvons, même inconscients, penser sans. Et puis, qui peut croire, sans même verser dans le freudisme, qu’il n’y a pas de secrets dans le rêve ? Pas de scrupules ou de lois, certes, mais la conscience suprême a ses limites : celles des autres. Le terrain de jeu créé s’en trouve amoindri.

 

530) Le temps retenu – Par convention stupide, nous mettons une date sur presque tous les documents que nous produisons marquant ainsi les étapes de notre lente agonie. Malheureusement, nous avons abandonné le stylo pour le clavier (ce que, par ailleurs, je ne déplore guère n’étant pas passéiste). Auparavant, après 365 jours d’habitude, nous nous trompions dans les premiers jours du changement d’année et pouvions éprouver le sentiment d’un retour en arrière devant la fuite en avant. L’ordinateur – dont on sait qu’il n’a pas ‘‘bugué’’ en l’an 2000 – ne se trompe jamais. Dommage.

 

 

531) Indatable – Imaginons que nous trouvions, par hasard, une œuvre, majeure et complète. Mais que rien ne nous permette de savoir quand chacun de ses éléments a été produit. Nous ne saurions alors rien de l’évolution intérieure de l’artiste. Intéressante perspective pour qui refuserait de se perdre en vaines conjectures.

 

532) Enfants, Alex, charmeuse – Puisqu’on se donne pour mission impérieuse (et l’on a évidemment, toute considération éthique mise à part, raison du strict point de vue utilitaire) de leur apprendre à séduire, qu’on les éduque aussi à se comporter en putes racoleuses, qu’ils aient, au moins, un peu de charme. Par exemple, le regard droit et la moue boudeuse.

 

533) Audiovisuel – L’esprit s’assèche, finit, du moins, par le faire. Mais il restera longtemps chargé d’images et de sons multiples, pas forcément, hors leurs réunions, des ‘‘expériences’’. Un trop-plein peut-être, un bienfait, sans aucun doute, de la culture de masse.

 

534) Pourquoi écrire sur le cinéma ? – J’écris beaucoup, énormément, évidemment trop et plus particulièrement sur le cinéma. Pourquoi ? Il ne faut pas se leurrer ; j’utilise ce biais pour écrire mon histoire. Indécent, au sens le plus moderne, je le suis – presque autant que les utilisateurs de Facebook ; pas tout à fait au dernier degré donc mais je l’approche assez sûrement. Mais pourquoi le biais cinématographique ? Ecrire directement sur ma personne m’interdirait, même par voie d’Internet, de publier dans de telles conditions. Et puis, le cinéma, c’est de l’art. Or, j’appartiens à cette masse d’imbéciles qui glorifient l’art, la considère comme une activité si valorisante qu’elle surpasse, écrase même, toutes les autres. Mais je ne puis être artiste, ne peux m’improviser critique littéraire (je n’utilise guère mes heures – toutes perdues – à lire) quand la musique ou le peinture sont d’une approche trop complexe, semblent si réservées à une ‘‘élite’’, que je ne peux, par peur d’un ridicule encore plus grand, me risquer à coucher la moindre ligne dessus. Donc, ce sera le cinéma. Du reste, je connais suffisamment Renoir, Lang, Kubrick, voire Bergman ou Fellini, pour me donner une apparence de crédibilité. Voilà pourquoi j’écris sur le cinéma. Par minable nécessité de m’épancher en attaquant par l’angle le plus aisé. A part ça, quelques-unes, noyées dans la masse immonde, de mes réflexions valent-elles le coup ? Elles n’ont rien révolutionné, n’ont pas fait progresser d’un iota la critique, certes. J’ai néanmoins la faiblesse de le croire. Peut-être à tort. Ai-je réellement éprouvé des émotions devant les films ? J’en suis persuadé. D’ailleurs, puisque celles-ci me révèlent, elles ne manquent pas de parfaitement servir mon lamentable projet.

 

535) Tourment cinématographique – Concernant le cinéma, c’est entendu, je n’ai pas d’œil et possède un semblant de culture – suffisamment, quand je les croise avec quelques idées, pour produire une certaine illusion (sociale, honteusement sociale). Mais est-ce une passion ? Sans aucun doute. La question est de savoir si elle ne relève pas d’une simple construction à partir d’un dérivatif habituel, confortable, agréable et, plus encore, fort respectable. Si la réponse est non, alors je suis excusable. Mais rien n’est moins sûr.

 

536) Inconnus – A ausculter mes rêves, conscients ou non (peu importe, en l’occurrence, si ce sont les premiers qui manipulent les seconds ou l’inverse), il apparaît que, si je devais dresser une liste, des personnes que je souhaite revoir, tout le monde, à commencer par les intéressées et moi-même, serait pris d’une immense surprise – peut-être amusée.

 

537) Attaque – Au vu de la solidité de sa structure, attaquer la société au canif, à la kalachnikov ou à la bombe nucléaire produit un résultat similaire : absolument rien. C’est fort décevant mais se donner cet adversaire inébranlable recèle ainsi un inestimable avantage : on ne se rend absolument pas compte de la qualité des armes que l’on possède.

 

538) Relxant – N’ayez crainte, parmi ceux que je porte, c’est à mon encontre que je réserve les coups les plus durs. Ce qui ne vous interdit pas de frapper. Ni, moi de répliquer.

 

539) Révisionnisme – Que les mots perdent leur sens, en acquièrent de nouveaux, s’accrochent à certaines de leur connotation plutôt qu’à une autre, forme un processus classique. Au surplus, il relève d’une évolution que l’on ne peut que juger éminemment souhaitable. Il faudrait, en effet, se montrer réactionnaire pour rêver à une langue indéfiniment figée. Mais tout de même ‘‘révisionnisme’’. Parmi les ‘‘abus’’ que l’on propose aux lecteurs de ces lignes de signaler figure celui de révisionnisme, à côté, par exemple, de celui de pédophilie. Que l’on sache qu’on ne cesse de le pratiquer. Chaque nouvelle lecture d’un film, si elle possède un soupçon d’originalité, est révisionniste par rapport à la doxa analytique qui la précède. L’historien est, par nature, quand il propose une nouvelle chronologie ou une interprétation novatrice de faits, un révisionniste. Refuser le révisionnisme, parce qu’on ne le considère que dans un seul cas, évidemment haïssable, participe de cette volonté de figer. Pour ceux qui seraient animés de justes intentions, rappelons simplement qu’il n’a rien à voir avec le négationnisme avec lequel on le confond. Nier les faits, quels qu’ils soient, ne peut se justifier. Tenter de les comprendre est légitime. Soyons – ou restons – révisionnistes !

 

540) Science amusante – Nous ne croyons plus guère qu’en la démocratie et la consommation, peut-être un peu en la paix également. L’idéal du progrès est déjà périmé. Vraiment la science va si vite qu’elle a réussi à détruire la foi en elle-même alors même qu’elle commençait à se constituer sur des bases relativement – il ne faut cependant rien exagérer – solides. Heureusement pour elle, grâce à la consommation, l’évolution technologique se poursuivra. Toujours plus rapidement.

 

541) De la pose et de la pause – Simplement chercher une nouvelle pose. Ridicule mais acceptable. Pour faire une vraie pause. Avant de se mêler, encore une fois, au combat. Le compromis d’un homme fatigué…

 

542) Choc – Quand faut-il passer l’âge de vouloir choquer ? Quand il n’y a plus aucune raison de créer un malaise, de l’incarner, je crois. Autant dire, pour faire plus court, jamais.

 

543) Quasimodo – Quel est donc le protocole pour sortir de cet océan de laideur ? Et celui permettant d’extraire une perle, fraîche et superbe, de toute cette gangue maléfique ? Mais je ne peux rien contre mon corps. Quant à mon esprit, je présente tout ce qui en sort de la façon la plus désordonnée. J’entoure, volontairement, et je le crains, par un peu de lâcheté supplémentaire, ce qu’il produit de meilleur d’une boue immonde. Pour qu’on ne voit plus qu’elle. Pourquoi ne pas sélectionner, ne pas garder que ce que le seul juge acceptable – moi, évidemment – considère d’une qualité suffisante ? Par habitude, pour que la productivité soit importante, certes. Mais aussi parce qu’il se pourrait que cela se transforme en désert. Ou, bien pire, que je me trompe dans mes choix. La peur créé, chez moi, une paralysie paradoxale : celle de la thrombose, du trop-plein. Elle m’impose d’additionner toujours et encore, d’un geste apparemment ferme, pour que le recueil soit le plus lourd possible. Que rien, absolument rien, ne puisse se distinguer.

 

544) Vœux – Les traditions sont ridicules par nature. Mais pourquoi ne pas sacrifier à la coutume de formuler des résolutions ? Du moins, si elles sont profondément contradictoires.

 

545) Chemin – Avoir, enfin, mis l’extrémité de ses doigts de pieds sur le chemin du retour. Nécessité pour partir au plus vite.

 

546) Atrocity Exhibition– Pourquoi aimer et tuer si l’on ne s’adonne pas aux joies de l’exhibition ? Pour aimer et tuer, peut-être. Mais, du moins c’est ce qu’il le semble à bien vous observer, pour rien – apparemment.

 

547) Regard – Passer et le voir souffrir. Mais, surtout, se retourner !

 

548) Gastronomie – « Un fruit amer et maléfique » ; « un plat qui se mange froid ». Allons ! Il s’agit d’un tel délice qu’il remet en cause toutes nos certitudes gustatives.

 

549) Gourmandise – Bien sûr, il y a leurs délétères effets. Mais leur nom est si doux que je ne regrette presque pas de tant en abuser. Une simple affaire de goût – qu’ils n’ont pas, ces chers psychotropes.

 

550) Plan sur la comète – De la concision ! De la concision ! Il me faudra éternellement gagner en concision.

 

c.

 

551) Noblesse – Ces pensées n’en sont pas. Du moins, pas toutes. Je veux dire par là que beaucoup d’entre elles ne sont pas soutenues par le moindre raisonnement et ne se fondent sur aucune exigence éthique. Elles sont là pour faire nombre, pour perdre le lecteur, pour quelques formules qui me satisfont. Parfois à les relire, je les trouve dénuées de sens, dépourvues d’intérêt et même complètement idiotes. Raison de plus pour les écrire – bien que je ne sache pourquoi, à un instant précis, elles furent écrites.

 

552) Attaque cérébrale – Si l’on veut bien adopter pour un temps une distinction fatalement arbitraire et pour le moins oiseuse, il nous faut reconnaître que les plus grandes détresses, quoi que l’on en dise et l’en pense, ne sont pas celles du cœur mais de l’esprit. Ainsi être mis devant l’impérieux devoir d’admettre un caractère objectivement méprisable.

 

553) Omnipotence impuissante – Merlin n’est pas le héros central des légendes arthuriennes pas plus que ne l’est son double Gandalf dans la saga de Tolkien. Pourtant, ces personnages sont indéniablement ceux qui possèdent le plus grand pouvoir. Mais, même s’ils appartiennent clairement à un camp, ils ne peuvent guère l’utiliser et doivent se borner à être les auxiliaires de héros limités. Ils ne sont là que pour aider à ce qu’un équilibre, remis en cause, soit maintenu quand, de leur part, une action trop forte le détruirait irrémédiablement. Le remède dont ils disposent est pire que le mal qu’ils cherchent à combattre. Il n’est pas inintéressant que l’Homme, de siècle en siècle, ait sans cesse créé de tels impuissants omnipotents. Est-ce par une peur, raisonnable, de lui-même ? Ou par conservatisme idolâtre ?

 

554) Projet – La tête haute, la queue basse et les pieds devant, bien sûr. Mais surtout les mains déliées !

 

555) Portrait – Etre au bord l’autisme, ne pouvoir presque rien faire de ce qui au commun apparaît facile et assumer, parallèlement et crânement, chaque idée. Contradiction ? Plutôt une confuse corrélation.

 

556) Résolu – Consacrer chaque instant du reste d’une vie, chaque goutte de sang, chaque lueur d’espoir, à revenir sur les circonstances d’un brusque décès.

 

557) Feu d’artifice – Je compte beaucoup sur le bouquet final. Trop peut-être ? En tout cas, même si je ne suis encore sur de rien, je vais m’efforcer, cette fois-ci, d’être extrêmement créatif. Pour qu’il soit inoubliable.

 

558) Drame, tragédie – La tragédie ne peut, malgré tout, que réjouir l’âme puisqu’elle avance, à moins qu’un mauvais metteur en scène ne l’étire inutilement en longueur, à marche forcée vers sa résolution – certes sanglante. Le drame, lui, ne laisse pas entrevoir sa fin. Aussi se donne-t-il comme l’horreur suprême. Et non concentrée.

 

559) Minorité silencieuse – Je suis un militant de toutes les causes les plus nobles. Et me montre sans relâche dans mon inactivité.

 

560) Esclavages – L’abus de certaines substances a comme conséquence l’abolition de la volonté. Mais où se situe l’esclavage ? Lorsque la gravité semble démultipliée et que les paupières répugnent à complètement s’ouvrir. Ou bien, quand, après, une lutte acharnée de plusieurs heures, une position verticale est, presque miraculeusement, retrouvée.

 

561) Dois-je retourner au théâtre ? – Au bout du compte, je pourrais accepter de me laisser résumer par cette formule factuellement vraie, absolument creuse et ouvrant différentes perspectives d’interprétation : « j’adore le cinéma et je hais le théâtre ». Mais il faut combattre jusqu’à la destruction de toute identité, même partiellement choisie, renoncer jusqu’au ‘‘je’’. Livrons donc ce combat ! Dois-je pour autant retourner m’ennuyer au théâtre ?

 

562) Bouillonnement – Tout consigner pour ne rien oublier – comme si j’étais frappé de la maladie d’Alzheimer. D’où cette succession de brouillons en tout genre. J’ai bien plus à dire mort que vivant. Etonnante constatation ? Peut-être pas…

 

563) Le refus absolu – Ne pas avoir d’identité, combattre toutes celles qui pourraient, par hasard, se greffer et enfermer représente, sans aucun doute, la voie de la sagesse et de la détresse mais ce n’est pas la raison de cette lutte de tous les instants. L’objectif est simplement d’obtenir complètement l’un de ceux-ci.

 

564) Ambition – La mienne fût diabolique mais désordonnée. Je n’ai jamais su si je devais me retirer ou conquérir. Or, on ne peut faire les deux. Ce fût pourtant mon but.

 

565) Franchise – Parfois, il faut opérer des choix clairs dans la polysémie. Vu l’état général, la franchise ne peut plus et ne doit plus désormais être considérée que comme une série.

 

566) Habitude – Après de trop courtes et fort perturbées vacances, finalement retrouver, comme si rien ne s’était passé et sur un mode à peine différent, cette vieille habitude de ne parler qu’à son ombre…

 

567) Photographies – J’ai beau avoir tendance à tout garder, je ne multiplie cependant pas les pièces. Aussi l’erreur, dramatique, fut-elle de ne point faire comme certains qui mitraillent afin d’essayer de figer le temps. Bon ou mauvais, j’ai longtemps été persuadé que je voudrais rapidement l’oublier. Et j’en suis à me vautrer dans les méandres de mes souvenirs pour ne point le perdre. Quand tout pourrait être soigneusement rangé dans des albums que, jamais, je n’ouvrirais.

 

568) Enfants – Le vent frais à l’issue d’une belle et douce journée d’été. Sur une chaise, perdu dans des pensées. Les traits sont creusés, traduisent l’épuisement. Mais le corps, miraculeusement, est resté mince. Et le col de la chemise, noire, flotte légèrement, déplacé par l’air. Puis c’est l’écroulement. Mais ces imbéciles me raniment…

 

569) Etroitesse chrétienne – Cette impression de n’avoir rien fait de mal. De ne pas avoir mérité cela…

 

570) Nec plus ultra – Toute la magie ne réside plus que dans le protocole. Qu’il en soit ainsi. Soignons-le à l’extrême et rendons-le surprenant. De toute façon, ne restent plus que les effets de manche.

 

571) Encore un oxymoron – Obtenir le droit de partir sans permission…

 

572) La règle du jeu – Admettons que chacun ait ses raisons. Considérons que chacun puisse les exposer librement. Mais, tout de même, ce dernier point n’est pas seulement légitime mais également éminemment souhaitable. Qu’ils le fassent le plus librement du monde mais qu’ils s’expliquent !

 

573) Pas de pardon – Ce qu’il m’est apparu, dans les derniers temps, bien après la mort elle-même, est qu’un concept s’était progressivement détruit, qu’une possibilité m’était désormais refusée : celle du pardon. Cependant, en certaines occurrences, je peux, me rappelant mes souvenirs, faire mine de pardonner. En ce cas, c’est que je suis simplement parfaitement indifférent. Et bien des sujets, de plus en plus en fait, me laissent indifférent…

 

574) Cerné – De toutes parts, je suis cerné. Je sens des mâchoires, toujours plus nombreuses, qui, une à une, se referment sur moi et me déchiquètent avec la plus grande violence. Qui peut ainsi me cerner ? Personne. Même immobile, je suis insaisissable – comme tout bon fantôme. Ne reste alors que moi. Pourtant, sûrement, j’ai détruit tout embryon d’identité qui parvenait à se faire jour. Peut-être est-ce là le piège ? Mais, je ne peux pas le croire.

 

575) Genre – Serais-je moins sentencieux si j’étais plus capricieux ? Je ne sais pas. De toute façon, je n’ai plus la possibilité du caprice. Et, du temps de ma splendeur, j’étais déjà fort sentencieux, nullement capricieux. Il eût mieux fallu que différent soit le dosage.

 

576) Racé – D’un geste souple et élégant, je me retirerai. Nom d’un chien !

 

577) Dépression écrite – Je ne crois pas que l’on puisse se livrer à une activité d’écriture valable si l’on n’est pas au minimum légèrement dépressif ; disons, pour donner une idée, qu’il faut penser au suicide de façon concrète environ quinze à vingt fois par jour. Ce qui ne veut pas dire que tout dépressif possède du talent pour écrire. Ce n’est qu’un préalable. Mais, enfin, si écrire évite d’aller remplir les poches d’un charlatan aux dons psychothérapeutiques.

 

578) Fiançailles – Il faudra rompre ce ballet ridicule qui n’a que trop duré. Que la pulsion destructrice s’accomplisse enfin !

 

579) Mi-distance – Suffisamment loin pour ne plus recevoir de coups ; bien plus prêts que certains, se croyant hors de danger, ne le croient. Se tenir, avant l’attaque, à la lisière – l’œil aux aguets.

 

580) L’arme absolue – Faire la guerre implique de se transformer soi-même en arme : chaque geste doit, dans cette situation, être précis, froid et calculé ; aucune pensée parasite ne doit faire oublier stratégie et objectif. On l’aura compris. Il faut être déjà mort. Dans le courant de la vie, manque de ce recul nécessaire à l’art belliqueux. Et pourtant, remarquons que certains vivent leurs ‘‘passions’’ comme ils devraient mener une guerre. Leurs gestes de leurs émotions (comme ils osent les nommer), les preuves de celles-ci dans leur pauvre esprit se révèlent effectivement précis, froids et calculés. Ce dont, d’ailleurs, ils ne manquent pas, du moins pour beaucoup, de se vanter bien haut.

 

 

581) L’ubiquité réalisée ? – Parmi nos modernes folies, au cœur de nos restes de croyance en Dieu, au progrès et à la magie, celle de la communication prend une place de plus en plus envahissante. Par de multiples canaux, nous voici ‘‘joignables’’ à tout instant et sombrant, parmi nos avatars numériques, un peu plus dans le néant. Joyeusement, comme il se doit… Nous nous devons même d’être fascinés.

 

582) Gang – En être un. Seul.

 

583) Dalton – « Je sais qu’il est des yeux, des plus mélancoliques/ Qui ne recèlent point de secrets précieux » Baudelaire a raison. Par contre, les yeux vides sont une certitude. Mais, parfois, se cache une discrète fêlure.

 

584) Dommage collatéraux – Il faut absolument que les victimes collatérales d’une guerre soient reconnues comme telles par celui qui les a détruites. Non pour elles, mais pour lui. Il doit faire connaître son objectif. A cela se mesure sa réussite.

 

585) Dope – Que la mienne ne cesse de limiter mes ‘‘performances’’ devrait, je le suppose, provoquer un amusement teinté de perplexité.

 

586) Ultimes et lamentables compromissions – Pour les besoins de la cause, acceptons quelques dernières compromissions. Réinventons un personnage, différent mais gardant certains des traits caractéristiques de l’ancien (il ne faut pas perdre le public mais l’étonner pour l’amener au seuil souhaité) et efforçons-nous de le mettre en scène avec talent. Mais surtout, ne nous étourdissons pas de notre piètre brio et évitons, cette fois-ci, de nous y identifier.

 

587) Présent catatonique – Etre mort implique que l’avenir a cessé d’être une interrogation pour devenir un néant. Non qu’il n’y ait plus à picorer dans le passé.

 

588) Reconnaissance – Le couple règle, provisoirement quand il est formé mais définitivement en tant que concept admis, les questions de la solitude, de la sexualité, des vacances. Du moins aux yeux du monde. Puisque son principal objet reste de satisfaire aux impératifs de la représentation mondaine. Il est le leurre absolu et triomphant.

 

589) Sculpturale – Comme ultime souvenir, un morceau de plâtre sculpté. Ebréché désormais, mais toujours adoré.

 

590) Biologie et société – Il n’a jamais été construit que pour satisfaire aux impératifs de reproduction… L’homme et l’animal n’ont cessé de converger.

 

591) Conjoncture du malade – On peut admettre qu’en toute annonce, il faille faire preuve de tact. Néanmoins, si un être est malade des structures du ‘‘réel’’, il ne sert rien de lui cacher des événements qui pourraient lui déplaire – comme on le ferait pour un vieillard mourant. Sa maladie même vient d’une confrontation avec le monde. Même s’il le vit déformé, elle montre qu’il fait preuve de plus de lucidité que beaucoup. Aussi une nouveauté, quelle qu’elle soit (il en va de même pour celles qu’il pourra considérer comme agréables), ne viendra que modifier de manière infinitésimale sa vision désenchantée. Certes, elle peut le décider à basculer – enfin – vers l’abîme, à se résoudre à prendre une décision, qu’on qualifiera à bon droit de radicale, qu’il envisageait depuis longtemps. Mais jamais il n’a demandé qu’on l’épargne par l’omission – c’est-à-dire qu’on l’accable un peu plus. Au contraire. Et dans son choix, il faudra reconnaître que la cause immédiate ne jouit que d’un poids réduit. Seul ce qui est profond méritera d’être rappelé à l’heure, alors venue, du bilan.

 

592) René Goscinny – Sauf dans certains cas de délicatesse absurde ou de délire loufoque, il n’y a pas de rire qui ne naisse de la noirceur. De même, n’y a-t-il sans doute pas non plus d’art véritablement optimiste. Dans le domaine, mineur, de la bande dessinée, si Goscinny a créé tant de scénarios hilarants, c’est parce que sa vision générale de la société est profondément misanthrope. Les Gaulois d’Astérix, à commencer par cet Astérix qui résout tous les problèmes, sont des imbéciles. Les villes de Lucky Luke (remarquons combien Goscinny trouve alors une sorte d’alter ego avec Morris) sont peuplées de poltrons. Qu’Iznogoud soit viscéralement mauvais n’est pas le problème central ; par contre, il faut observer que le bon Calife est un fainéant et un débile mental qui laisse, malgré ses nobles inclinations, régner un tyran insatisfait de son sort. Même l’enfance n’échappe pas, malgré la douceur du trait de Sempé, au jeu de massacre dans Le Petit Nicolas. Le héros regarde le monde avec des yeux hébétés et s’apprête à reproduire les mêmes schémas comportementaux que ses demeurés géniteurs. C’est drôle – et sans aucun espoir. Ce qui l’est aussi, c’est que cette œuvre demeure incomprise même par ses plus zélés admirateurs qui ne veulent pas prendre en compte ce qu’elle porte. Ainsi la fille de Goscinny, sinistre gardienne du temple amoureuse de son père, colporte – en y gagnant beaucoup d’argent – une image rosie des écrits de son père…

 

593) Esclaffons-nous – La vie n’a absolument rien d’une blague. Même mauvaise. Surtout si l’on songe que le rire est la seule chose tout à fait sérieuse dans l’existence.

 

594) Détritus de la conscience – Que certains, sur les conseils d’un tiers, disposant, par exemple, d’un diplôme le certifiant expert en psychologie humaine, puissent prendre une décision lourde de conséquences pour un autre ne doit attirer que répugnance. Quand bien même l’influencé se soulage à grands frais.

595) De cette sensation de manque – Finalement, l’épice donnait bien un goût unique. Comme dans Dune, sans elle, après y avoir goûté, rien n’a plus de véritable saveur. Pourtant nombre d’ingrédients, à même d’exciter les papilles les plus ombrageuses, restent présents. Mais le souvenir d’une délicatesse unique rend chaque préparation dramatiquement insatisfaisante. Tout est édulcoré, insipide, aseptisé même.

 

596) Constante évolution – J’aurais pu, pour cette nouvelle série, changer de titre. Préférer à ‘‘Lamelles et lambeaux’’, ‘‘Aphorismes sous narcotiques’’. C’était assez élégant, non ? Mais j’ai finalement souhaité conserver le nom initial. Pourquoi ? D’abord, continuer un étrange portait en anamorphose et souligner les légères variations du continuum morbide dans lequel j’erre. Ensuite et surtout, se fait jour une question de sources : je veux en rester à la première, celle qui fut à l’origine de mon inspiration, et faire en sorte qu’elle ne se tarisse jamais plutôt que d’évaluer ce que m’apporte la seconde et la reconnaître comme désormais primordiale.

 

597) Heurt – Au mieux, la vie se résume à un léger chaos dans une ligne directrice – la sienne ? – sans que ne soit attaquée ses armatures.

 

598) I’m waiting in Death Row – Puisque ‘‘Je’’ n’a pas tout à fait cessé d’être plusieurs, il est possible qu’un probable changement de majorité parlementaire me fasse passer une soirée agréable le 17 juin prochain. En soi, cela est déjà ridicule. Ce l’est beaucoup plus quand on songe qu’à cette date, je serai mort depuis 1303 jours et que la sentence aura été confirmée en appel depuis 834.

 

599) Une impression ? – Avoir, dans différents regards, toujours ressenti cet étrange mélange d’intérêt et de moquerie. Et, en un instant magique, l’un d’eux se sera même chargé de désir et de dégoût.

 

600) Pétard – Par l’abus de drogue, Les rêves gagnent incroyablement en densité. Mais perdent en clarté. L’approfondissement du sommeil paradoxal implique que s’efface toute transparence.

 

Antoine Rensonnet.

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