A perdre la raison
Une fiction tirée d'un fait divers est une question de point de vue. Mais c'est aussi avec A perdre la raison une question de parti-pris. D'abord interloqué, nous avons finalement apprécié ce film oppressant. Ce drame monté comme un thriller est un pétrifiant chant de désespoir.

Baya Belal, Emilie Dequenne, Niels Arestrup, Tahar Rahim
Une fiction tirée d'un fait divers est une question de point de vue. Mais c'est aussi avec A perdre la raison une question de parti-pris. En sortant de la séance, votre humble serviteur se faisait la réflexion que, bien que celui-ci s'en défende, Joachim Lafosse réalisait un film sur un fait divers en prenant très clairement parti pour l'accusée. Mais il lui aura fallu quelques jours pour comprendre (ou à tout le moins supposer) que le cinéaste n'avait pas placé le spectateur en surplomb mais avait organisé son film du point de vue de Murielle (Emilie Dequenne), la future mère infanticide. Ainsi, son beau-père envahissant (Niels Arestrup) et son mari (Tahar Rahim) se voient portraitisés de manière peu équivoque. Ils sont les salauds que voit Murielle. Plus rien ne les sauve.
Ce choix artistique, proposer un personnage central d'une insondable complexité et prendre fait et cause pour lui nous a surpris, sans doute habitué aux réalisateurs portés sur la réflexion sociale dessinant certes des personnages ambivalents mais tâchant de garder une certaine distance. Et si Lafosse ne se prive pas de donner une idée générale de la condition féminine, il cherche surtout à embrasser son sujet avec le moins d'objectivité possible. Le long-métrage lorgne alors plus souvent vers le cinéma américain (le Carrie – 1976 – de Brian de Palma notamment) que vers les œuvres des Dardenne, compatriotes de l’auteur. Par ailleurs, le film ne manque pas de puissance dans sa description de la sourde oppression familiale. On remarquera le soin particulier apporté au cadre : il est trituré, peu ouvert, décalé, souvent serré, faussement surcadré et s'ouvre parfois complètement. L'emprisonnement mental et physique de Murielle est particulièrement bien rendu. Aussi ne pouvons-nous qu’éprouver de l’empathie pour cette meurtrière qui, plutôt que de se venger de son bourreau, a préféré massacrer les enfants qui les lient. En choisissant de laisser les meurtres hors-champ, Lafosse laisse à son spectateur une position acceptable (mais non pas confortable, la scène s’avérant glaçante). C'est sa liberté d'artiste – et d'homme – qui s’exprime dans cette mise en scène du fait divers qui l'a inspiré : il crée cette femme comme il veut (ou voudrait) la voir.
nolan
Note de nolan : 3
A perdre la raison (Joachim Lafosse, 2012)
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