D'Alien à Cosmopolis, hommage à Ridley Scott (2)
C'est le retour de Bribes et fragments le mercredi et la suite de l'hommage rendu à Ridley Scott après le dézinguage Antoinesque de son dernier opus qui est une manifestation supplémentaire de la maxime "Qui aime bien, châtie bien". Et après avoir châtié, il est temps de rappeler tout le bien que l'on pense de Ridley Scott. nolan
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Blade Runner (1982)
D’Alienà Cosmopolis, hommage à Ridley Scott (2) – Blade Runner, suite de la refondation. Scott fait une deuxième incursion dans l’univers de la science-fiction et la transforme à nouveau. Il en avait déjà changé le cours post-2001 mais avait conservé, dans Alien, l’idée, centrale, du vaisseau perdu dans l’espace. Ici, le retour sur Terre est complet. Il faut être juste : un chef-d’œuvre SF, l’immense Stalker d’Andreï Tarkovski nous avait déjà ramené sur notre planète. Mais, sa géniale poésie n’offrait pas véritablement un nouvel imaginaire, communément partagé, au genre. Seul Tarkovski et quelques spectateurs charmés croyaient y déceler une nouvelle voie. L’auteur caressa bien le projet de retourner dans la Zone mais ne put le mener à bien. C’est donc à Scott qu’il revint d’inverser le paradigme de 2001. Dans Blade Runner, l’Homme ne peut échapper à la Terre. Si, dans 2001 et Alien, elle devenait inatteignable horizon, elle se fait désormais prison. Certains, les réplicants, ont pu accéder à l’espace. Emerveillés, ils en parlent sans cesse ce qui renforce l’impression claustrophobe qui se dégage du film. Dans Blade Runner, le ciel est, littéralement, la limite. Infranchissable. Un dôme de pollution recouvre la ville de Los Angeles, fermée sur elle-même. Les rues, sales et bruyantes, sont noires de monde, les bâtiments, à l’exception du siège pyramidal de la multinationale Tyrell, délabrés, la publicité envahit le peu qu’il reste de l’espace. Vision futuriste, répugnante et, pourtant, miraculeuse. C’est le paradoxe du film. Aux corps de quelques personnages près (Harrison Ford, Rutger Hauer, Sean Young, Daryl Hannah, Joanna Cassidy), il ne montre que du laid mais rarement spectacle n’aura semblé si sublime – quand bien même on nous répète que le vrai se trouve ailleurs. Scott, renonçant aux étoiles, aux planètes improbables, à la nature, tente un pari apparemment insensé. Il le réussit. Sûr de lui, le nouveau maître affiche sa maîtrise dès la première image en montrant un œil immense, épouvanté et fasciné, dans lesquels se reflètent les extraordinaires ravages du début du XXIe siècle. Le monde de Blade Runner surprend, interroge, effraie et fait rêver. Sans doute parce qu’il révèle un futur plausible. Dans lequel il n’y aurait ni arbres, ni eau (d’où la stupidité du happy end ajouté par les producteurs), ni cette ultime ressource que représente, depuis longtemps, la tentation d’une projection vers l’espace. La seule qui demeure à disposition d’hommes détruisant tout.
Comme Alien, Blade Runner fait évidemment écho aux phantasmes confus d’une époque troublée. Il réintroduit la ville-monde, présente dans l’imagerie SF depuis les années 1920 (Metropolis) mais alors presque abandonnée. En renouant avec l’urbain, Scott croise, presque logiquement, un autre genre avec la science-fiction : le film noir. A travers le personnage du policier Deckard (Harrison Ford), au moyen d’une lumière souvent expressionniste, ses codes sont remobilisés et l’un des genres-rois de l’Hollywood classique connaît un étonnant retour en grâce. Le mariage, peut-être plus encore que celui de l’horreur et de la science-fiction, s’avère extraordinairement fécond. Il ne restera pas sans suite. Non sans payer son tribut à Stanley Kubrick, Andrew Niccol se servira de l’esthétique scottienne dans l’excellent Bienvenue à Gattaca. Le dernier à l’avoir utilisée est désormais David Cronenberg. On retrouve, dans Cosmopolis, la froideur stylisée et stérilisée d’un monde postmoderne mélangée à la saleté d’une ville grouillante et d’appartements miteux. Plus radical encore que Blade Runner, Cosmopolis va jusqu’à supprimer la dimension spatiale. Au-delà, les deux films ne peuvent se comparer mais, si Cronenberg n’aurait peut-être pas existé sans Alien, son dernier opus, le meilleur film de science-fiction de la décennie, n’aurait pu être conçu, sans qu’il n’y ait eu, trente plus tôt, Blade Runner. Pour les figures de la femme, de la mère, du monstre, du robot ou de la ville, pour ses coups de génie thématiques et esthétiques qui donnèrent un nouveau souffle à un genre menacé de sclérose, pour deux œuvres-phares, la science-fiction – et le cinéma, tout entier – doit beaucoup à Ridley Scott. Le triste Prometheus n’y changera absolument rien.
Antoine Rensonnet
Auparavant :
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