Les Chaussons rouges
Une superbe édition DVD des Chaussons rouges. Le master parfaitement restauré permet de découvrir dans les meilleures conditions le film de Michael Powell et Emeric Pressburger. Une œuvre fascinante qui s’empare de tous les arts pour montrer que combien tout peut être dans le cinéma – et réciproquement.
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Article paru sur
DVD des
Chaussons rouges (Michael Powell et Emeric Pressburger, 1948)
Il ne saurait être question de revenir sur toutes les dimensions de l’exceptionnel chef-d’œuvre de Michael Powell et Emeric Pressburger, Les Chaussons rouges. Disons simplement que les figures de la mise en abyme, de la synecdoque et de la métonymie irriguent, sans doute comme jamais, un film pour en faire un hallucinant spectacle total. Ainsi les fameux chaussons rouges sont-ils à la fois objet central et symbolique, titre de l’œuvre mais aussi du ballet mis en scène par Boris Lermontov (Anton Walbrook), les deux étant inspirés par le même conte d’Hans Christian Andersen (Les Souliers rouges – 1945). Tous les arts devant trouver leur place dans le minutieux dispositif construit par les auteurs, Les chaussons rouges est une tragédie, classique mais souvent gaie, en cinq actes dont le troisième relève du plus pur miracle. Il s’agit, du moins semble-t-il, du ballet. Tout, logiquement, a amené vers ce moment attendu (avant d’y ramener pour la conclusion). D’abord, les trois héros, Boris Lermontov, démiurge de grande classe, le compositeur Julian Craster (Marius Goring) et la danseuse Victoria Page (Moira Shearer), tous deux, jeunes, frais et ambitieux, se sont rencontrés et confrontés. Ensuite, eux et la troupe, Powell et Pressburger détaillant étapes et sentiments (travail, souffrance, humiliations, joies,…) permettant la création, ont préparé Les Chaussons rouges. Le spectateur attend alors la représentation. Un programme annonce sa distribution, les stars ayant droit à une belle photographie sur papier glacé. Puis, tranquillement, comme chez Méliès, la caméra prend la meilleure place du théâtre. Le rideau peut se lever. Sauf qu’il n’est pas question de nous montrer un vrai ballet mais de n’en faire, comme le reste, qu’un prétexte. Ce afin d’affirmer la capacité du cinéma à embrasser, voire aspirer, les autres arts pour en tirer le meilleur en les laissant (presque) nus. Bref, d’en démontrer la supériorité.
Ljubov
(Leonide Massine) et Victoria Page (Moira Shearer) durant le ballet
Aussi ces Chaussons rouges dans Les Chaussons rouges ne sont-ils pas un ballet mais bien un film dans le film. Les couleurs irradient, les gros plans et surimpressions se multiplient, les angles de prise de vue se font de plus en plus improbables. Par la virtuosité du montage, la danse peut s’affranchir de tous les carcans : la stricte chronologie s’efface, les fantasmes s’affichent et l’ellipse – récurrente tout au long de l’œuvre – permet de gagner, toujours, en rythme et en densité, la cadence devenant infernale. Quand le rideau se baisse, après cette quinzaine de minutes de folie, les applaudissements retentissent. Nous, nous, sommes à bout de souffle, emportés par cette féérie frénétique. Evidemment inaccessible au seul ballet, sa dynamique est née de la parfaite rencontre de la danse et de la technique cinématographique, dont toutes les possibilités semblent alors déployées. Michael Powell et Emeric Pressburger ont surpassé Boris Lermontov. Une fois le tempo légèrement abaissé, celui-ci n’en devient pas moins, de façon à la fois surprenante et naturelle, le véritable centre de l’œuvre. Sa volonté, diabolique et charismatique, de puissance le pousse à opposer l’art et la vie donc à détruire l’amour naissant entre Julian et Victoria. Aussi est-il précipité, comme les autres, vers le néant. Nouveau prodige à souligner, sans chercher à atteindre un nouveau sommet, le film ne perd rien de sa grâce. Il se remet de son troisième acte et, jusqu’au bout, les principes sur lesquels il repose, qui se font ressort dramatiques, fonctionnent. Il s’est emparé du ballet, du théâtre, de la musique, du conte, les a faits coaguler dans un moment sublime mais ne s’y est pas perdu. L’explosion délirante n’aura pas fait éclater des Chaussons rouges dont le charme, intact opère, jusque dans les ultimes secondes. Absolue s’est révélée sa puissance d’envoûtement.
Victoria Page et Julian Craster
(Marius Goring)
Ajoutons quelques mots sur l’édition DVD qui, à sa manière, participe de l’enchantement provoqué par ce film indispensable. Le master bénéficie ainsi d’une parfaite restauration. Quant aux compléments, ils sont nombreux avec notamment deux documentaires. Ils précisent l’historique du film, le replacent dans son contexte et rappellent les influences de ses auteurs. Surtout est offerte une analyse du ballet central faisant intervenir des spécialistes de la danse. L’ensemble, donc, s’avère fort riche.
Boris Lermontov (Anton Walbrook)
Antoine Rensonnet
Deux DVD :
Les Chaussons rouges (Michael Powell et Emeric Pressburger, 1948) : couleurs, format 1.33 respecté (4/3), version originale sous-titrée et version française, 130 minutes.
Crédit photographique : Carlotta
Sortie le 9 novembre 2011 (Editions Carlotta)
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