Portrait d’une enfant déchue – Froid sur froid
Premier film de Jerry Schatzberg, Portrait d’une enfant déchue, récemment sorti en DVD, possède dans l’esthétique et la construction d’évidentes qualités. Pourtant, le manque d’intérêt que suscite son héroïne signe, à nos yeux, son (relatif) échec.
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Article paru sur
Faye Dunaway
Malgré d’éminentes qualités, notamment plastiques, Portrait d’une enfant déchue, premier film de Jerry Schatzberg, ne nous semble pas fonctionner. Il échoue, en effet, à susciter une réelle émotion quand celle-ci devrait l’irriguer et constituer son seul moteur dramatique. Ce n’est pas une question de personnage – l’héroïne, Lou Andreas Sand (Faye Dunaway), est mannequin – ni de milieu (logiquement, l’argent n’y fait guère défaut) dans lequel s’ancre l’histoire. Mais d’articulation entre la mise en scène et l’actrice.
La première se révèle pourtant superbe, Schatzberg construisant de magnifiques tableaux qui servent d’écrin à la beauté et à la chute de Faye Dunaway. Mais, à l’exception d’une image étonnante (Lou Andreas s’imagine victime d’un coup de feu tiré par son fiancé Mark – Roy Scheider) qui capte une énergie pop, elle est froide. Comme Dunaway. Les deux laissent voir leur perfection et ne parviennent à casser la distance qui les sépare. Dès lors, tout au long des quelques cent minutes du film, sans presque aucune exception (peut-être le moment où Faye Dunaway imite la Marlene Dietrich de Shanghai Express – Josef von Sternberg, 1932), le spectateur se sent éloigné de l’objet qu’il découvre. Admiratif, sans doute, à certains instants (ce qui suffit à convaincre du talent du jeune réalisateur), mais jamais réellement passionné. Nulle empathie de notre part pour le destin brisé de Lou Andreas, ses difficultés à se situer dans un univers factice, son amitié amoureuse ambigüe avec le photographe Aaron Reinhardt (Barry Primus), sa dépression, son addiction…
Faye Dunaway et Barry Primus
Le sujet, cependant, à défaut d’être original, ne manque pas d’intérêt : nous sommes invités à suivre l’itinéraire d’une femme, à partager son intimité, pour, éventuellement, connaître le secret d’un être – quitte à devoir remarquer, in fine, qu’il ne saurait y en avoir. Et la construction, en puzzle (comme l’indique le titre original), témoigne d’une évidente maîtrise. Schatzberg multiplie les flashbacks, révèle les événements dans le désordre, joue habilement de la confusion entre les temporalités et, surtout, du désordre mental de son héroïne. Les épisodes montrés ne sont probablement pas tous ‘‘vrais’’ car soumis à l’interprétation et, plus souvent encore, au délire de Lou Andreas. On songe, un peu, au Charles Foster Kane (Orson Welles) de Citizen Kane (Orson Welles, 1941), voire au couple Kurtz (Marlon Brando)/Willard (Martin Sheen) d’Apocalypse Now (Francis Ford Coppola, 1979). Pour constater que ne pouvoir complètement approcher le(s) personnage(s) centre(s) est, dans les trois cas, un principe fondateur de ces œuvres. Devrions-nous revoir notre jugement sur ce Portrait d’une enfant déchue ? Non. Il manque évidemment au film de Schatzberg la folie de ceux de Welles et Coppola. Mais aussi, l’envie, forcément frustrée, de comprendre l’énigme du héros. Pas de regret puisque, simplement, nous n’aimons pas, pas plus que nous la détestons, le rejetons ou la jugeons, cette Lou Andreas Sand. Le froid sur du froid laisse de glace. Il n’y a aucun mystère. Comme dans une réaction chimique…
Faye Dunaway
Notons, pour finir, que l’édition DVD est, comme toujours ou presque chez cet éditeur, particulièrement soignée et permet de découvrir dans les meilleures conditions le film. Ainsi l’image et la bande-son sont-elles de grande qualité ce qui souligne la beauté – trop lisse à notre goût – du travail de Jerry Schatzberg. Les bonus, eux, se composent d’une courte interview de Pierre Rissient, ‘‘découvreur’’ du film qui explique l’arrivée de Portrait d’une enfant déchue en France (et à quel point notre sentiment sur celui-ci est stupide…) et d’un long entretien entre Jerry Schatzberg et Michel Ciment qui revient sur la genèse de l’œuvre et permet de mieux connaître son réalisateur, ancien photographe dont la carrière a éclos en marge du nouvel Hollywood.
Antoine Rensonnet
Note d'Antoine Rensonnet : 3
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