The Dark Knight (2)
Alors que vient de sortir Inception, retour sur le précédent film de Christopher Nolan, The Dark Knight. Un film qui, malgré de nombreux défauts, emporte une certaine adhésion grâce à l’excellent personnage du Joker – fort bien interprété par Heath Ledger – en incarnation fantastique du chaos absolu.

Affiche de The Dark Knight
Il y a quelques raisons de revenir aujourd’hui sur The Dark Knight (Christopher Nolan, 2008). Tout d’abord l’actualité cinématographique avec la sortie récente du très attendu Inception du même auteur sur lequel nous reviendrons vendredi 30 et samedi 31 juillet. Ensuite l’explicitation de ce que je trouve positif dans ce film que j’avais classé deuxième dans un top dix consacré aux films de super-héros sorti il y a quelques mois tout en précisant que ce genre restait mineur et qu’il ne comptait qu’un véritable chef d’œuvre, l’immense Batman returns (1992) de Tim Burton. Enfin, c’est là l’occasion d’inaugurer une nouvelle série consacrée à la critique de films plus anciens[1] et qui reviendra plus régulièrement à partir de la rentrée. Consacrer le premier texte à The Dark Knight semblait tout indiquer puisque, il y a quelques onze mois, le premier article sorti sur ce blog lui était déjà dévolu mais restait très largement centré sur les défauts de ce film.
En demandant au lecteur intéressé de se reporter à ce texte, je ne vais donc pas trop revenir sur ceux-ci. On remarquera tout de même que Christopher Nolan commet la même erreur que dans son Batman Begins (2005) en faisant, lors d’une séquence certes courte mais parfaitement inutile, s’échapper le film du monde claustrophobe de Gotham City avec cette scène à Hong-Kong où le film semble plus ressembler à la série des Mission Impossible (trois films de Brian de Palma en 1996, de John Woo en 2000 et de J.J Abrams en 2006) ou de celle des James Bond (vingt-deux films de différents réalisateurs de James Bond 007 contre Dr. No en 1962 à Quantum of Solace en 2008) d’autant que la multiplication des gadgets renforce cette impression. Mais l’on revient vite à Gotham et Nolan dessine bien un monde fermé, progressivement envahi par la nuit et donne à voir, dans la dernière demi-heure, une ville comme en état de siège.

Batman (Christian Bale)
Mais la principale limite du film est ailleurs et tient à la faiblesse des personnages de Batman (Christian Bale) et d’Harvey Dent (Aaron Eckhart) et à leur opposition autour des archétypes du chevalier blanc et du chevalier noir. De là découle partiellement l’échec majeur de ce The Dark Knight qui souhaite porter un discours politique (ou philosophique) en revenant aux idées du western – qui est une représentation fantasmée de la naissance de la communauté américaine – avec le sacrifice final de Batman[2] et le fait qu’une société ait besoin de héros pour naître, croître et s’organiser, idée que l’on retrouve très régulièrement chez Clint Eastwood[3]. Mais ce discours est très gênant dans un film dans lequel les héros ont des tentations ultra-sécuritaires et dictatoriales et tiennent des discours totalitaires, voire proto-fascisants[4]. Il faut là sans doute incriminer le manque de maîtrise de Nolan qui ne veut sans doute pas signer un film néo-bushien (c’est même probablement le contraire…) mais échoue à donner la profondeur souhaitée à son film.
Pour le reste, son œuvre est réussie. On remarquera que le spectacle attendu est au rendez-vous et que les critères du grand film d’action sont respectés avec un rythme qui ne faiblit guère tout au long des cent-cinquante minutes du film. Quelques scènes à la mise en scène relativement complexe (car se situant à plusieurs niveaux) retiennent particulièrement l’attention. On pense notamment à l’arrestation du Joker (Heath Ledger) grâce à un plan particulièrement rusé de Jim Gordon (Gary Oldman), Batman et Harvey Dent, suivi de l’interrogatoire (musclé) du méchant par Batman mais qui tourne progressivement à la confusion des héros car le Joker a fait enlever Rachel (Maggie Gyllenhaal) qui va mourir et Dent qui deviendra l’incontrôlable Double-Face. En fait, le Joker contrôle l’ensemble de la situation. Quant à la fin du film, si l’histoire des deux ferries est totalement ridicule et malvenue[5] (l’un est composé de criminels et l’autre d’honnêtes citoyens, chacun ayant le pouvoir de faire exploser l’autre pour se sauver), la mise en scène d’une intrigue se déroulant à trois niveaux (les bateaux, le combat de Batman contre le Joker, l’action vengeresse d’Harvey Dent) est efficace et réussie. Parmi les points positifs, on notera encore que les seconds rôles, à l’exception de la seule femme du film, Rachel (complètement sacrifiée), sont plutôt réussis notamment Lucius Fox (incarné par un excellent Morgan Freeman en homme plutôt cool et un brin détaché) même si l’on peut regretter que ce personnage fasse quelque peu doublon avec celui du majordome et père de substitution de Bruce Wayne/Batman, Alfred (Michael Caine).

Le Joker (Heath Ledger)
Mais au-delà de ces quelques éléments qui suffisent à rendre le film agréable, quel est le véritable apport de l’œuvre de Christopher Nolan ? Il réside bien sûr dans le personnage du Joker qui figure un étonnant trou noir puisqu’il est un personnage sans identité n’ayant ni patronyme, ni empreintes, ni ADN et se plaisant à raconter des versions toujours différentes de son passé. En fait, il n’existe pas véritablement et est surtout une idée incarnée, celle non véritablement du mal mais du chaos. L’idée, même si elle n’est que partiellement exploitée à travers son double positif, est excellente : Batman a introduit un déséquilibre dans la lutte entre les forces de l’ordre et la pègre et de celui-ci est né le Joker ; cela apporte une plaisante dimension fantastique au film. Qui a semé le vent a donc récolté une tempête ici matérialisée par une anarchie certes orchestrée par le Joker mais qui laisse une place au hasard. Christopher Nolan installe donc, avec son personnage, une ambiance avec un chaos qui menace en permanence (d’où la tension que ressent le spectateur) et peut frapper n’importe où et n’importe quand au point que la masse humaine soit mise en demeure de faire ressortir ses instincts animaux primaires. Ce Joker, au contraire de la Catwoman (Michelle Pfeiffer) de Batman returns qui était déjà une héroïne anarchiste[6], est un personnage sans aucune morale, ni logique[7] allant même jusqu’à détruire une montagne d’argent. Cela impose aux héros, idée chère à Fritz Lang (mais évidemment moins bien traitée), de se mettre au niveau du mal pour pouvoir le combattre avec efficacité.
Pour que ce personnage soit si réussi, il fallait une grande composition d’Heath Ledger. Certes la surexploitation publicitaire liée à la mort de ce dernier juste avant la sortie du film était gênante, il n’en reste pas moins que sa composition est excellente. Ainsi avec ses rictus, ses moues, sa lippe et sa langue qui vient déformer ses lèvres quand il s’exprime, il campe parfaitement ce malade mental psychotique et incontrôlable. De plus, son accoutrement baroque – il est surmaquillé, pourvu d’immenses cicatrices, porte des cheveux longs et sales et des costumes de mauvais goût (quand il n’est pas travesti en infirmière comme lors d’une séquence avec Harvey Dent)[8] – ajoute à son charisme. Il rappelle même un peu l’Alex (Malcolm McDowell) d’Orange Mécanique (Stanley Kubrick, 1971) et, comme il est, in fine, nettement plus séduisant, il finit par devenir également plus sympathique que Batman en exprimant parfaitement nos pulsions primaires de violence[9]. A l’instar d’un Don Salluste dans la pièce Ruy Blas (Victor Hugo, 1838) ou d’un Tartuffe dans celle éponyme de Molière (1669 dans sa version définitive ; ou dans le film de Friedrich Wilhelm Murnau datant de 1925), il constitue même l’image d’un mal – ou d’un chaos – qui finit par écraser le reste du film au point qu’on ne fait plus guère que guetter ses apparitions.
« Plus réussi est le méchant, plus le film l’est » disait Alfred Hitchcock. Ce Joker, en tout cas, même s’il ne permet pas totalement à l’opus de Christopher Nolan d’échapper à ses défauts le sauve largement de la banalité.
Ran
Note de Ran : 3

Le Joker
Comme je l’avais précédemment écrit dans le top 10 des films de super-héros, je trouve de nombreuses qualités à ce film et quelques défauts mineurs : j’aime sa grande fluidité et j’aime bien évidemment ce méchant historique fonctionnant comme un irrésistible trou noir avalant les personnages et les situations (pourtant nombreuses). Pour rebondir sur le texte de Ran, je ne serai pas aussi sévère avec le personnage de Batman qui m’a séduit dans sa volonté de tout contrôler, s’auto-persuadant que sa propension au sacrifice compense une certaine soif de pouvoir. Je regrette tout de même le choix sur la personnalité d’Harvey Dent (avec en plus un acteur pas toujours convaincant, Aaron Eckhart) dont j’aurais préféré qu’il représente vraiment l’espoir détruit par le combat Batman/Joker plutôt qu’un procureur aryen sûr de lui et sans relief. J’ai aussi aimé la perversité du plan des ferries, notamment le ferry des bons citoyens qui procèdent à un vote pour zigouiller les prisonniers d’en face. Néanmoins, je rejoins Ran sur la conclusion moralisante de cette scène. J’ai aimé dans le film cette fascination pour les hauteurs (soit les plongées, soit l’action dans les buildings qui tranche avec le repaire souterrain de Batman) et si je suis totalement Ran sur l’inutilité de la séquence hong-kongaise, je la trouve tout de même fort jolie. Je n’ai pas grand-chose à ajouter sur le personnage du Joker étant en plein accord avec ce qui est écrit plus haut. L’interprétation magistrale de Heath Ledger, faite de rictus et de tics dont j’ai beaucoup apprécié l’humour, morbide et jamais sous forme de clin d’œil au spectateur, se moquant en permanence du sérieux de ses interlocuteurs (les gangsters comme les héros) : « Je ne veux pas te tuer, dit-il à Batman, tu me fais trop rire ».
nolan
Note de nolan : 4
The Dark Knight (Christopher Nolan, 2008)
The Dark Knight (1) dans "Textes Divers"
[1] Beaucoup de textes y sont, bien sûr, déjà consacrés mais ils seront ici un peu plus courts que ceux réservés à l’analyse et chaque film sera noté.
[2] Ce qui constitue, dans le rapport entre vérité et légende, une évidente référence à L’Homme qui tua Liberty Valance (John Ford, 1961)
[4] Dans ce texte comme dans le précédent sur The Dark Knight, j’utilise les termes de « fasciste » ou de « fascisant » dans une acception extrêmement large et quelque peu ahistorique. En effet, les régimes fascistes (à commencer par celui de Benito Mussolini) ont des caractéristiques bien particulières et renvoient à des dimensions très spécifiques (ne serait-ce que parce qu’il n’y a pas, bien au contraire, de culte de la personnalité autour de Batman) qu’on ne trouve pas dans les discours de Gordon, Batman et Dent dans The Dark Knight. Je m’excuse de cette imprécision.
[5] Notamment par sa dimension moralisatrice…
[6] L’opposition d’un Batman (Michael Keaton) conservateur à une Catwoman anarchiste – dans une relation d’attirance sadomasochiste – était toutefois nettement plus intéressante ; ici Batman est fascisant et, malgré ce que dit le Joker, ils ne sont pas vraiment des doubles l’un de l’autre (Nolan voudrait faire de Batman une sorte de chaînon entre Harvey Dent et le Joker mais il est beaucoup trop proche du premier).
[7] Il dira ainsi : « Moi je n’ai pas de plan. Je cherche à montrer combien il est pitoyable de vouloir contrôler les choses. » Et Nolan réussit à mettre cela en scène ce qui n’avait rien d’évident.
[8] Mais il est néanmoins dans l’impossibilité de tomber le masque (n’ayant pas véritablement de déguisement) contrairement à ce qu’il demande à Batman.
[9] On retrouve cette idée dans la courte scène – et excellente – dans laquelle deux enfants jouent à tirer sur des voitures et en voient une exploser et semblent alors aussi surpris que ravis.
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