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L’humain et le robot

14 Novembre 2017 , Rédigé par Antoine Rensonnet Publié dans #Bribes et fragments

Blade Runner (Ridley Scott, 1982)

Blade Runner (Ridley Scott, 1982)

L’humain et le robot – Avec Blade Runner 2049, suite ratée mais bon blockbuster, revient une nouvelle fois la figure du robot, l’une des thématiques majeures de la science-fiction. En fait, si l’on veut bien admettre que tout film situé dans un futur un peu éloigné ou dans les étoiles ne relève pas forcément de ce genre[1] et que ce n’est pas donc tant une esthétique que des enjeux, a priori internes, qui permettent de le définir, celles-ci ne sont, en dernière analyse, qu’au nombre de trois :

  • L’évolution du régime politique et, au-delà, du modèle d’organisation de la société. Par la littérature, c’est, historiquement cette thématique qui donne ses lettres de noblesse au genre avec Le Meilleur des mondes (Aldous Huxley, 1932) et 1984 (George Orwell, 1949), seuls classiques de la science-fiction à être véritablement considérés comme des classiques tout court. Si, au cinéma, l’un et l’autre ont connu des fortunes différentes[2] mais au total peu mémorables, ils constituent bien la matrice de toutes les dystopies qui y ont depuis fleuri et dont ressortent également, avec une pureté plus ou moins grande, les mises en scène d’anarchies, sinon de retours à l’état de nature, post-apocalyptiques.
  • La découverte de la nouvelle frontière qui, de façon connexe, impose la question du devenir du rapport à la Terre. Le développement de cette thématique, avec laquelle, par la grâce de 2001 : l’Odyssée de l’espace (Stanley Kubrick, 1968), la science-fiction s’imposa aussi comme genre illustre au cinéma, est intimement lié à la conquête spatiale. Celle-ci, durant la guerre froide, se donne à voir comme de l’histoire en marche. En ce sens, elle fait donc directement de la science-fiction la continuation du western sous une autre forme.
  • Le robot-androïde (plus encore que l’alien[3]) en tant qu’il questionne l’humanité. Comme Fritz Lang (Metropolis, 1927) et surtout l’écrivain américano-russe Isaac Asimov (à travers son long et protéiforme Cycle des Robots entamé dans les années 1950) l’avaient anticipé, le robot est devenu, notamment avec Blade Runner (Ridley Scott, 1982), l’une des thématiques centrales de la science-fiction quand il n’aurait pu être, comme dans Planète interdite (Fred McLeod Wilcox, 1956) ou les Star Wars (George Lucas et alii, 1977, 1980, 1983, 1999, 2002, 2005, 2015 et 2016), qu’un accessoire de barnum à l’instar de la voiture volante. Mais il s’est imposé comme l’incarnation du progrès dans toute sa dimension prométhéenne[4]. S’y concentrent deux interrogations :
  • Existe-t-il un risque de perte de contrôle de cette intelligence artificielle[5] ? Cette angoisse est notamment développée tout au long de l’inégale série des Terminator (James Cameron et alii, 1984, 1991, 2003, 2009 et 2015).
  • Le robot peut-il devenir humain ? Si oui, est-il alors l’égal de l’homme, en particulier en matière de droits et quelle légitimité celui-ci possède-t-il dès lors à l’asservir et à le détruire[6] ?

Ces deux questions sont présentes dans 2001 : l’Odyssée de l’espace à travers l’ordinateur HAL 9000. Il lui manque toutefois un corps. Or, celui-ci s’avère un élément déterminant pour que naisse un véritable robot de science-fiction, ne serait-ce que parce qu’il fait immédiatement surgir la sexualité et la mort, comme le souligne, par exemple et non sans un certain talent, la récente série Westworld (2016). Cependant, si le corps, comme l’intelligence artificielle donc, sont nécessaires, c’est surtout pour signifier que, en définitive, ni l’un, ni l’autre ne fondent l’humanité. Blade Runner joue certes avec la figure de René Descartes et Pris (Daryl Hannah), s’adressant à J.-F. Sebastian (William Sanderson), ne manque d’affirmer « I think, therefore I am » (ce qui, semble-t-il, suffit à la distinguer des créatures automates de l’inventeur). Il s’agit là pourtant d’une fausse piste. Les réplicants sont humains non parce qu’ils jouissent et souffrent dans leur chair ou parce qu’ils réfléchissent mais parce qu’ils développent des émotions qui en font des individus. Si, en médecine, il existe aujourd’hui un débat pour savoir si la mort, donc le siège de la vie, est déterminée par l’arrêt du cœur, dans une logique mécanique, ou celui du cerveau, dans une perspective intellectuelle, la science-fiction offre, elle, une vision claire de l’humain qui, évidemment, répond à nos modernes préoccupations. Ce d’autant que, symétriquement, le risque de déshumanisation est mis en jeu lorsque l’homme tue sans égard le robot. Blade Runner, encore, l’affirme d’emblée dans son carton introductif – et tout le film se chargera de développer ce potentiel d’horreur – : « This was not called execution. It was called retirement. » Cette technocratisation euphémistique fait écho à la dimension administrative des génocides et, pour en rester à la seule science-fiction, à la terrible novlangue orwellienne.

Film ultime sur le robot, évoquant sans cesse la nouvelle frontière – c’est en parlant de « the shoulder of Orion » et de « the Tannhaüser Gate » que le réplicant Roy Batty (Rutger Hauer) fera partager ses émotions dans le monologue final – qui est, narrativement, le dernier horizon d’attente mais que l’esthétique et la gestion de l’espace désignent comme impossible à atteindre, Blade Runner croise donc, dans des proportions inégales, toutes les thématiques majeures de la science-fiction. Ce n’est pas le moindre de ses mérites.

 

Antoine Rensonnet

 

[1] Ainsi le récent et bien médiocre Valérian et la Cité des mille planètes (Luc Besson, 2017) relève plutôt du film d’aventure que de la science-fiction. C’est aussi le cas des Star Wars. Avec moult références historiques, la question du régime politique est certes en toile de fond de l’intrigue mais, fors son caractère autoritaire, la nature réelle de l’empire de Palpatine n’est pas explicitée. Le plaisir de la découverte spatiale est, lui, toujours renouvelé mais le déplacement est globalement maîtrisé et, surtout, se fait sans la moindre référence à une planète-centre assimilable à la Terre. Quant aux robots, si sympathiques soient-ils, ils participent simplement d’une imagerie générale. Mais, sur tous ces points, George Lucas joue cartes sur table en annonçant dès le carton introductif que l’histoire se déroule « a long time ago, in a galaxy, far, far away….»

[2] Malgré des tentatives, Le Meilleur des mondes n’a jamais été adapté au cinéma, contrairement à 1984 qui l’a été à deux reprises (par Michael Anderson en 1956 puis Michael Radford en 1984).

[3] Les questionnements liés aux robots et aux aliens sont assez voisins mais l’alien s’inscrit surtout dans la thématique de la nouvelle frontière. Ainsi, selon le rapport des forces avec l’humain, il représente souvent le colon ou l’Indien du futur.

Concernant la relation entre robot et alien, il n’est d’ailleurs pas indifférent que le plus grand créateur de l’un et de l’autre, Ridley Scott, finisse par faire, à la recherche d’une impossible solution de continuité – et le film n’est, in fine, que la mise en scène de cette quête vaine – du second le fils du premier dans Alien : Covenant (2017).

[4] A ce titre, la créature de Frankenstein est – explicitement – le précurseur du robot de science-fiction (cf. Frankenstein ou le Prométhée moderne ; Mary Shelley, 1818). Néanmoins, le truchement de magie, comme pour le Golem ou la Maria (Brigitte Helm) recréée par Rotwang (Rudolf Klein-Rogge) dans Metropolis, s’avère nécessaire à sa naissance. Cette dimension fantastique est complètement gommée de la science-fiction moderne, ce qui contribue à lui offrir son autonomie en tant que genre.

[5] L’intelligence du robot le distingue absolument du zombie.

[6] On retrouve alors la problématique ‘‘coloniale’’, plus spécifiquement liée à la thématique de la nouvelle frontière.

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Alice 24/11/2017 08:01

Je ne suis pas une grande fan de films de science-fiction, mais j’aime beaucoup « Metropolis ». C’est un classique dans lequel l’ambiance est fascinante et captivante. D’ailleurs, on y retrouve des messages subliminaux.
A+

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