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L'Illusionniste

7 Juillet 2010 , Rédigé par nolan Publié dans #Critiques de films récents

Le film de Sylvain Chomet séduit par son hommage sans lourdeur à Jacques Tati sans se départir d'un univers plus personnel dû notamment au cadre écossais de l'histoire et la touchante histoire de filiation entre un vieux magicien français et une jeune Ecossaise candide.

 

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Lillusioniste.jpgAlice et Jacques

 

Je garde, contrairement à Ran, un souvenir mitigé des Triplettes de Belleville (2003) du même réalisateur. D'abord séduit par les images et amusé par certains gags (notamment le chien qui sert de roue de secours), j'ai terminé le film assez mal à l'aise, submergé par la laideur des visages et des corps qui, me semble-t-il, fascine le cinéaste. S'il conserve le trait caricatural poussé à l'extrême (voir le repoussant ventriloque et son horrible marionnette), L'Illusionniste semble s'accommoder d'un peu de douceur. D'une part, le personnage de Jacques Tatischeff, le magicien has-been prend les traits de … Jacques Tatischeff aka Jacques Tati aka M. Hulot. La gestuelle assez vive et embarrassée du célèbre cinéaste/personnage[1] est reproduite avec bonheur. D'autre part, la jeune pauvresse qui jouera la fille/amoureuse de substitution est douce et naïve ce qui empêche bien évidemment d'en faire un monstre physique. Ces deux personnages principaux entrent parfaitement en interaction.

L'illusionniste reprend le style des films de Tati dans son traitement du langage largement appuyé par le fait que notre héros français se trouve en Ecosse et qu'il maîtrise bien mal la langue de Shakespeare avec un accent de la mort. Pourtant, mais je ne suis pas un spécialiste du réalisateur, il me semble que Jacques Tati rendait quelques mots compréhensibles avec un sens parfois absurde (l'"hélicoptère" de Jour de fête en 1948, et de drôles de dialogues dans Trafic en 1971). Dans ce film, les mots que l'on comprend servent surtout à donner quelques informations. Quand les personnages baragouinent anglais, ils s'expriment dans un langage mélangeant plusieurs langues et Chomet joue surtout sur les sonorités là où Tati jouait sur le volume bas. Cela dit, ce n'est pas un tort mais l'effet m'a relativement laissé de marbre

De plus il me semble aussi que Tati avait un regard particulier sur la jeunesse. Lui, M. Hulot, une sorte d'extra-terrestre ne cessait de jeter un regard incrédule sur l'adolescent ou le jeune adulte lui-même en décalage avec le monde qui l'entoure (là encore je pense clairement à Trafic). Il adoptait le même regard sur la société de consommation en train de naître (Jour de Fête, Playtime en 1967), un regard d'enfant émerveillé, une vraie fascination en rupture avec une France encore rurale, encore un peu vieux jeu mais résolument plus accessible et attendrissante (voir la super voiture camping-car dans Trafic dont le charme naît de son aspect bricolage contrairement aux concepts cars des grandes marques). Chomet ne retient (et il a bien le droit de le faire) que l'aspect montrant que les temps changent avec une petite pointe de "c'est bien triste, ma pauvre dame". Par exemple il foire à mon sens la partie "Le magicien au Grand Magasin," ce point étant d'ailleurs assez rapidement évacué. J'invite le lecteur plus avisé en Tatilogie à émettre un avis plus approprié que le mien.

 

Le réalisateur prend visiblement beaucoup de plaisir à décrire l'Ecosse et notamment la dichotomie entre les provinces reculées peu accessibles et Edimbourg dont le paysage semble proche des grandes capitales européennes (notamment Paris). Ce plaisir est communicatif et il s’agit sans doute la plus grande réussite de ce film.

 

Pour finir, le réalisateur ne perd rien de son pessimisme parfois réactionnaire (le groupe de rock efféminé) mais emporte le morceau avec la délicate et mélancolique liaison du magicien avec Alice la petite écossaise qui croit dur comme fer aux pouvoirs magiques de son protecteur. Et la conclusion brillante dans la chambre d'hôtel avec le petit mot "Magicians do not exist" qui mêle l'entrée d'Alice dans le monde des adultes et le fait que le conte de fées s'est tout de même réalisé vient confirmer le sentiment de réussite.


Note de nolan : 3

 

L'Illusionniste (Sylvain Chomet, 2006)


[1] Dont Sylvain Chomet reprend ici le scénario original.

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nolan 26/07/2010 22:28



Ed,


Merci pour votre avis (je n'ai pas grand chose à ajouter, nous avons en effet un désaccord sur le physique repoussant des personnages de Chomet). Je suis ravi que vous donniez du crédit à mon
analyse sur le langage.



Ed(isdead) 18/07/2010 22:35



Un désaccord, pour commencer, sur le style Chomet : m'a manqué, ici, justement, le grotesque et l'inquiétude (la "laideur" que vous évoquez, Nolan) des Triplettes et surtout de La vieille dame et
les pigeons, le moyen métrage qui a fait connaître le cinéaste.


Cela dit, la tournure que prend le débat (réac ou pas ?), en portant, sans distinction réelle parfois, sur Chomet et sur Tati montre bien que le coup est réussi, que les univers se sont bien
mélangés.


Le film le plus "problématique" de Tati, de ce point de vue, c'est Mon Oncle, avec sa construction binaire qui oppose en tous points la tradition et la modernité. A côté, Playtime a un discours
beaucoup plus complexe. Pour cela, notamment, Mon Oncle est pour moi le "moins grand" des 4 premiers Tati.


Et pour revenir à L'illusionniste, je le trouve très bien mis en scène mais parfois ennuyeux. Enfin, vous avez raison sur le traitement des langues entendues, et des propos tenus par Tatischeff.
Tati était plus radical et plus inventif (une seule phrase prononcée par Hulot dans Mon Oncle : "J'en connais une, elle est courte...", à une vieille rombière qui fait la moue aussitôt qu'il lui
a chuchoté sa blague à l'oreille).



Ran 10/07/2010 13:53



Je ne réagirai pas directement sur ce film que je n'ai pas vu (ce que je regrette d'ailleurs) mais je souhaite revenir sur deux points :


1) Je pense, comme nolan, que L'Illusioniste traduit forcément la vision du monde de Sylvain Chomet et il est évident que celle-ci est non pas réactionnaire mais du moins légèrement
rétrograde comme le montrait Les Triplettes de Belleville (film que j'avais beaucoup aimé ; et c'est un fan du sport cycliste - qui ne va pas tarder à aller se plonger dans son fauteuil
pour suivre le Tour de France - qui écrit) et sa vision très nostalgique du cyclisme (le vieux mythe des géants de la route...).


2) Concernant Jacques Tati, je ne suis pas un grand fan (même si je ne peux qu'admirer sur le plan formel un film comme Playtime) et je trouve que cet auteur avait une vision assez noire
de la modernité (on le voit bien dans Mon oncle) et si sa réflexion sur la société de consommation naissante - en Europe - dans les années 1950-1960 sonnait parfois juste, cela ne me
semblait pas toujours être le cas. Par exemple, je préfère nettement la vision de la modernité des années 1960 que donne un Antonioni (cinéaste à peine plus jeune que Tati) dans Blow-Up
(ou Zabriskie Point). Sans être dupe de certaines extravagances (voir son traitement des mouvements pseudo-révolutionnaires des campus américains dans Zabriskie Point), il
sentait bien la naissance de nouvelles formes culturelles, les acceptait et savait même en tirer ce qu'elles avaient de meilleures.



nolan 10/07/2010 12:19



Alexandre,


Merci pour ces précisions. Sans doute que Chomet reprend le scénario de Tati à la lettre mais il s'agit tout de même de son point de vue, de sa vision qu'il a des thèmes du cinéaste mélangé à
ceux qu'il affectionne. Et c'est la moindre des choses que l'on puisse attendre de la part d'un auteur. Mais en effet, les différences que je pointe entre Tati et Chomet sont tout-à-fait
réfutables.


Je ne trouve pas le film réac. Si c'était le cas, je n'aurais pas mis une note aussi élevée. Cependant, il ne pointe que des éléments négatifs dans le changement de l'époque.


Le traitement du groupe de rock ne m'a pas fait rire du tout. Je ne comprends pas pourquoi avoir réduit la musique des années 60 à cela. C'est un peu comme si je détestais David Bowie parce qu'il
jouait de son androgynie. C'est simple Laurent Gerra n'aurait pas fait pire. C'est comme si j'écrivais : Ah Bob Dylan, c'était génial (c'était génial) mais aujourd'hui, c'est difficile de
l'entendre, la musique, c'est Tokio Hotel (groupe hilarant au demeurant) et que je faisais l'impasse sur Gorillaz. Il ne sagit là que d'un tout petit bout de film bien sûr.



alexandre mathis 09/07/2010 22:13



je pense que tu n'as pas tout saisi justement.


Déjà le scénario est de tati lui même. la seule chose qui change vraiment, c'est que ça se passe en écosse alors que Tati l'avait situé à Prague (ou Vienne j'ai un doute).


Justement, le film n'est pas réact, ou moribond. Tati avait beau faire le clown (Playtime, son film suivant vbrise néanmoins la pitreire de Mr Hulot), Tati est forcément nostalgique de l'époque
d'or du cabaret.


L'illusionniste accepte le changement, il montre juste qu'ue vieille personnes se résigne. un peu comme une mère accepte que son enfant quitte le nid. Elle en sera triste ça n'est pas pour autant
que c'est réact'. mais c'est triste. Tati accepte et la fille qui s'émancipe montre l'ouverture d'esprit de Tati/Chomet. Une passation de pouvoir comme pour dire "à vous les jeunes de mener le
monde là où vous voulez l'ammener". Tous les mecs de 60 ans de l'époques ne sont pas des néos hippies comme on veut un peu nous le faire croire.


 


pour le groupe de rock, là encore c'est la description de Tati. On ne s'en rend pas compte aujourd'hui mais la folie autour des Beatles à l'époque c'était asse risible de la part du public.
D'ailleurs, efféminé je ne sais pas mais il ressemblent à Django R., Paul Mc Cartney et cie.


je suis le 1er à bondir quand je vois des films à la posture réact et vieillote, mais parler du passé avec tendresse ne signifie pas ça. Justement, l'illusionniste le symbolise. et c'est un fan
de Tati qui parle ;) bon j'arrête là.



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