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Autour de Fritz Lang et des Nibelungen : l’humain chez Lang, première vision

10 Novembre 2009 , Rédigé par Ran Publié dans #Autour de Fritz Lang

Le diptyque des Nibelungen, et plus particulièrement sa seconde partie, La vengeance de Kriemhild, explore le thème – languien par excellence – de la folie vengeresse. Ainsi, si le cinéaste connaîtra bien des variations dans son approche de l’humain et de la société, certaines constantes existent du début à la fin de sa carrière.

 

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Autour de Fritz Lang et des Nibelungen (1924) :

Constantes et variations d’une œuvre majeure


I - Le paradoxe Fritz Lang

II - Pourquoi choisir Les Nibelungen ?


III - Les Nibelungen, la vengeance de Kriemhild, l’humain chez Lang : première vision

 

 

Kriemhild (Margarete Schön) dans La vengeance de Siegfried


Ainsi mon propos est-il de montrer que certains des thèmes majeurs de Fritz Lang apparaissent dès sa carrière allemande et muette. Dans Docteur Mabuse, le joueur (1922), on voit poindre cette fascination languienne pour le génie du mal. Si Lang prendra progressivement conscience des dangers de celle-ci – comme le montre l’évolution de la série des Mabuse [1] –, elle ne le quittera pas pour autant comme le montrent les personnages de Schränker (Gustaf Gründens) dans M le maudit (1931) ou de Jeremy Fox (Stewart Granger) dans Les contrebandiers de Moonfleet (1954). Autre élément que Lang n’abandonnera jamais au cours de sa longue carrière, un goût prononcé pour les films d’aventure dans lesquels les événements se succèdent sans que le spectateur ne puisse – car Lang est un maître du rythme – trop longtemps reprendre son souffle. Ce goût sera alimenté par son intérêt de plus en plus croissant pour les faits divers, beaucoup de ses films américains étant inspirés de faits réels. [2]. Mais si j’ai choisi de me concentrer sur Les Nibelungen (1924) et plus spécifiquement sur sa seconde partie, c’est qu’on y rencontre, pour la première fois, un thème majeur de l’œuvre de Fritz Lang : celui de la folie vengeresse.

 

Kriemhild et Siegfried (Paul Richter) dans Siegfried

 

C’est bien sûr le personnage de Kriemhild (Margarete Schön) qui porte ce thème ce qui est présent jusque dans le titre de la seconde partie du film – La vengeance de Kriemhild. Là où se manifeste la vision de l’humain de Fritz Lang est dans l’évolution du personnage. En effet, celui-ci apparaît dans le première partie des Nibelungen, Siegfried, comme très en retrait, voire à la limite même de l’effacement. Elle est, en tout cas, sans charisme aucun et ses vêtements perpétuellement blancs montrent bien sa tendance pacifique affirmée. En tout cas, son personnage est alors infiniment moins intéressant que celui passionné, ambitieux et complexe de Brunhild (Hanna Ralph) auquel on ne peut manquer de la comparer car il s’agit des deux seuls personnages – si l’on oublie celui de la reine Ute (Gertrud Arnold), mère de Kriemhild et du roi Gunther (Theodor Loos) – féminins du film. Or, Kriemhild change complètement dans le second film. Désormais vétue de vêtements sombres – afin de souligner qu’elle ne cesse de porter le deuil de son défunt mari Siegfried (Paul Richter) mais aussi la force maléfique qui s’est emparée du personnage –, elle semble très éloignée du personnage un peu falot qu’elle composait précédemment. Au contraire, perpétuellement hiératique, Kriemhild n’est plus animée que par une obsession : se venger du meurtrier de Siegfried, Hagen de Tronje (Adalbert von Schlettow). Son personnage semble ainsi presque celui – notamment dans les deux derniers chants de La vengeance de Kriemhild – d’une princesse satanique et il est de ceux qui aspirent la lumière [3] et semblent créer le mal autour d’eux. Ainsi, rien ne la fera reculer dans sa volonté de se venger et elle n’hésitera pas à détruire toute une civilisation – celle des Burgondes – et à laisser tuer ses frères pour que s’assouvisse son désir. C’est bien cette évolution vers la violence absolue qui intéresse Fritz Lang. A la toute fin du film, Kriemhild livre la clef de son comportement. A un personnage qui lui dit qu’elle n’est plus humaine, elle répond : « Non, je suis morte quand est mort Siegfried ». Ce n’est certainement pas l’histoire d’un amour absolu et sans limites que Fritz Lang met là en scène mais bien la dérive d’un personnage qui, voulant se venger du mal – réel – qu’on lui a fait subir, ne connait alors plus aucunes limites dans sa détermination et son action.

 

Kriemhild dans La vengeance de Kriemhild


Car, pour Fritz Lang, l’être humain est ainsi fait que même le plus pacifique d’entre tous – comme pouvait l’être Kriemhild dans Siegfried – est capable, dès lors qu’il a été blessé au plus profond de lui-même, de la plus grande violence. Si je suis en mesure d’affirmer cela, c’est que les exemples abondent dans l’œuvre ultérieure du réalisateur germanique et l’on voit donc dès Les Nibelungen se mettre en place les structures thématiques que développera Fritz Lang tout au long de sa carrière. Ainsi, Chasse à l’homme (1941) montre le processus [4] qui amènera un cadet anglais de grande famille (Walter Pidgeon) à devenir une bête tueuse de nazis. A l’inverse, L’Ange des maudits (1952), cette « histoire de haine, de vengeance et de meurtre », met en scène la vengeance du héros, Vern (Arthur Kennedy), dont la fiancée a été tuée avant que ne commence le film. Plus fondamentalement, deux films américains de Fritz Lang – l’un au début et l’autre à la fin de cette période – mettent en scène des héros qui connaissent une évolution similaire à celle de Kriemhild passant d’un relatif pacifisme à une folie vengeresse qui ne connaît plus de limites: [5]. Il s’agit de Furie (1936) dans lequel Joe Wilson (Spencer Tracy), victime d’un lynchage et laissé pour mort, tente de se venger de ses agresseurs et de Règlement de comptes (1953) où Dave Bannion (Glenn Ford), après la mort de sa femme (Jocelyn Brando) lors de l’explosion de sa voiture, devient largement aussi violent que les malfrats qu’il combat. Ces deux films comptent, sans conteste, parmi les chefs d’œuvre de Fritz Lang et reprennent donc le schéma des Nibelungen montrant que la réflexion sur la vengeance – et ses causes et conséquences – figure bien comme l’un des points d’ancrage de la pensée de Fritz Lang sur l’humain. Notons d’ailleurs qu’aujourd’hui un film qui met à l’œuvre un processus incontrôlé de vengeance fait irrésistiblement penser à Fritz Lang [6]. C’est le cas dans le récent Sweeney Todd (2007) de Tim Burton dans lequel la folie destructrice du héros (Johnny Depp) n’est pas sans rappeler celle de Kriemhild. Sous une forme comique, la deuxième partie du Rushmore (1998) de Wes Anderson rend un hommage évident à Fritz Lang à travers le combat vengeur que se livrent les personnages joués par Jason Schwartzman et Bill Murray [7]. Quant à la version des Incorruptibles de Brian de Palma, elle est, à l’évidence, inspirée de Règlement de comptes (1953) et Eliott Ness (Kevin Costner) ne manque pas de rappeler Dave Bannion.

 

Règlement de comptes (1953)

 

On remarquera qu’affleurent dans Les Nibelungen deux autres thèmes majeurs de l’œuvre languienne. D’une part, celui de la culpabilité. En effet, le cinéaste ne cessera d’affirmer – sans pour autant se placer véritablement dans une logique chrétienne – que chacun porte en lui une forme de culpabilité. Or, Kriemhild est, en partie, responsable du malheur qui la frappe. Ainsi, dans Siegfried, elle n’abandonne sa passivité que pour s’opposer à Brunhild – qui veut pénétrer avant elle dans l’Eglise [8] – et lui révèle comment Gunther l’a réellement conquise c’est-à-dire en se faisant remplacer par Siegfried. C’est cette scène, après diverses péripéties, qui entraînera la mort du mari de Kriemhild et déclenchera le drame. D’autre part, à la violence individuelle de Kriemhild répond une violence collective que ce soit celle des Huns ou des Burgondes. Par la suite, Fritz Lang mettra – notamment dans M le maudit ou dans Furie – souvent en scène cette opposition entre une violence individuelle – caractéristique de l’Homme – et une violence collective – caractéristique de la société – notamment à travers le thème récurrent du lynchage ce qui ne sera pas sans donner une certaine résonance sociale à son œuvre et développera cette vision pessimiste de l’humain qui est la sienne.

La fin des Nibelungen

 

Ainsi, après Docteur Mabuse, le joueur, le diptyque des Nibelungen – et plus particulièrement sa seconde partie – pose-t-il les bases de la future réflexion de Fritz Lang. Celle-ci évoluera fortement, bien sûr, mais, on le voit, certaines constantes parcourent toute son œuvre. Certes, l’idée d’une opposition entre violences individuelle et collective est encore très inaboutie et celle – peut-être la plus grande idée languienne – qu’il faut pour combattre le mal se mettre à son niveau de violence et d’absence de scrupules n’a pas encore véritablement émergée [9]. Cela donnera une autre portée à ce thème de la violence irrationnelle et jusqu’au boutiste que Fritz Lang développe déjà si brillamment dans La vengeance de Kriemhild. On l’a déjà vu, cela conduira Fritz Lang à s’éloigner de son nationalisme et à devenir un homme de gauche modérée qui donnera un réel contenu politique à ses films. Notons toutefois pour conclure que ce qui, in fine, domine chez Fritz Lang est le pessimisme concernant la nature humaine. Présent, donc, dès le début de son œuvre, il ne cessera de s’affiner et de s’affirmer le conduisant à la toute fin de sa carrière à une sorte de vision « métapolitique ». Ainsi, dans son dernier film américain, L’invraisemblable vérité (1956) – qu’on peut voir comme un plaidoyer contre la peine de mort –, Fritz Lang semble animé du pessimisme le plus noir et renoncer à établir des frontières strictes entre le bien et le mal. Retournant en Allemagne pour y tourner – enfin – sa version du diptyque Le tigre du Bengale/Le tombeau hindou (1959), il adopte, au contraire, la posture du vieux sage philosophe. Sans doute après une si longue carrière et une vie si riche et controversée – où il aura, comme bien d’autres, traversé en témoin privilégié les événements qui marquèrent son siècle – en avait-il parfaitement le droit.

 

L’invraisemblable vérité (1956)

 

Ran


Les Nibelungen (1924) de Fritz Lang
Siegfried
La Vengeance de Kriemhild


[1] Ainsi si le Docteur Mabuse (Rudolf Klein-Rogge) est un personnage en pleine santé et fascinant de vitalité dans le premier opus de la série, il n’est plus qu’un malade et, en quelque sorte, l’idée de ce qu’il a été dans Le testament du Docteur Mabuse (1933). En 1960, dans Le diabolique Docteur Mabuse, il n’est plus qu’un souvenir qui suffit à activer – c’est dire sa nocivité et l’évolution d’un Fritz Lang qui signe là son ultime film – le mal. Mais on voit tout de même que Lang n’a jamais pu se défaire d’une certaine fascination, voire sympathie, pour ce personnage qui l’a poursuivi tout au long de son œuvre.

[2] Cela apparaît en fait dès M le maudit qui s’inspire de la sinistre histoire d’une personne surnommée « le vampire de Düsseldorf ». Quant aux Nibelungen, il s’agit bien d’une fresque dans laquelle s’enchaînent les aventures mais n’est-ce pas également, plus ou moins, un fait divers ; la mort de Siegfried résulte, en effet, d’une suite d’événements initiée par la jalousie entre deux femmes.

[3] Le contemporain de Fritz Lang, Friedrich Wilhelm Murnau, excellera à créer ces personnages maléfiques de Nosferatu (Max Schreck) dans le film éponyme (1922) à Hitu dans Tabou (1931) en passant par Tartuffe (Emil Jannings) dans Tartuffe (1925), Méphistophélès (Emil Jannings) dans Faust (1926) et la femme de la ville (Margaret Livingston) dans L’Aurore (1927). Avec le personnage de Kriemhild, Fritz Lang se porte au niveau de son illustre compatriote. Dans une autre forme de cinéma, notons que le Dark Vador des Star Wars (1977, 1980, 1983) créés par George Lucas est aussi de ces personnages qui semblent aspirer la lumière.

[4] Il tombera amoureux d’une jeune prostituée londonienne (Joan Bennett) qui sera tuée par les nazis.

[5] Sauf, bien sûr, – canons hollywoodiens obligent – celle d’un relatif happy end.

[6] D’autant que le cinéma actuel ne cesse de se référer au passé du cinéma.

[7] Cet hommage est d’autant plus évident que le film cite explicitement un célèbre plan des Contrebandiers de Moonfleet.

[8] On pourrait, dans cette démonstration de jalousie féminine, voir une certaine misogynie. Cela n’est pas faux mais Fritz Lang est bien trop misanthrope pour que tienne véritablement l’accusation.

[9] Le nazisme jouera, sans aucun doute, un rôle fondamental pour que cette idée chemine dans l’esprit de Fritz Lang.

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