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J. Edgar

20 Janvier 2012 , Rédigé par Antoine Rensonnet Publié dans #Critiques de films récents

Avec J. Edgar, Clint Eastwood, en grande forme, signe un biopic particulièrement ambitieux et inspiré de Hoover, longtemps patron du FBI et l’un des hommes les plus puissants du XXe siècle. Un film qui a du poids. Du bon poids – comme son héros

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JE 1J. Edgar Hoover (Leonardo DiCaprio)


Les derniers films de Clint Eastwood, le chef-d’œuvre Gran Torino (2009), qui offrait un sublime enterrement à l’acteur, excepté, souffraient d’être un peu empesés comme si le réalisateur, âgé et visiblement obsédé par la mort, soucieux de tout exprimer et de léguer une certaine image (humaniste et bien éloignée de la première, celle du très réactionnaire inspecteur Harry[1]), en mettait toujours un peu trop. Cela constituait l’évident défaut de L’Echange (2008) et d’Au-delà (2010), films de qualité mais relativement lourds au point de ne fonctionner qu’imparfaitement. J. Edgar appartient sans aucun doute à cette série d’œuvres testamentaires et pose quantité de questions au long de ses deux heures et quart mais Eastwood parvient ici à donner une grande unité à sa fresque et jamais elle ne lasse, aucun de ses divers éléments ne semblant superflus.

 

JE 2Clyde Tolson (Armie Hammer), Shirley Temple (Emily Alin Lind),

Anna Marie Hoover (Judy Dench) et J. Edgar Hoover

 

Narrer la vie du plus que controversé J. Edgar Hoover (Leonardo DiCaprio) permet à Eastwood d’entrelacer trois histoires : celle d’un homme, l’un des puissants que l’Amérique ait connue, celle des Etats-Unis (Hoover dirigea le Bureau d’Investigation – devenu FBI en 1935 – de 1924 à sa mort en 1972), celle de l’amour entre Hoover et son fidèle adjoint, Clyde Tolson (Armie Hammer). L’auteur en profite pour revenir sur l’un de ses thèmes-fétiches : celui du rapport entre le héros et la communauté, présent dans ses westerns (L’Hommes des Hautes Plaines en 1973 ; Josey Wales hors-la-loi en 1976 ;Pale Rider, le cavalier solitaire en 1985 ; Impitoyable en 1992) mais aussi dans sa récente hagiographie de Nelson Mandela (Invictus – 2009), la seconde ayant nécessairement besoin du premier, qui n’y appartient que partiellement, pour se constituer. De fait, Hoover fut une sorte de star, crainte (par tous les présidents américains), respectée et admirée. Ayant quelques idées de génie, il utilisa et développa des moyens modernes – la publicité et les techniques scientifiques – pour remplir ce qu’il estimait être sa mission et dota les Etats-Unis d’une véritable police fédérale. Ce qui n’est pas anodin puisque l’Etat central, dépassant les importants pouvoirs locaux, fut mieux à même d’exercer son pouvoir régalien. On ne sait s’il s’agit là d’une pensée de gauche ou de droite mais on jurerait qu’Eastwood sait gré à Hoover d’avoir renforcé Washington. En tout cas, la volonté du cinéaste de signer un portrait équilibré, pas uniquement à charge, du patron du FBI se marque dans cette démonstration. Mais le réalisateur n’entend rien cacher de la face noire du personnage. Aussi Hoover se démarque-t-il du héros eastwoodien classique. Celui-ci pouvait avoir ses faces rudes, voire franchement désagréables, mais son action demeurait, quels que soient les moyens employés, nettement positive. Ce ne peut être le cas de cet homme raciste, dont la folie anticommuniste confinait à l’obsession ridicule, attaché à traquer les détails de la vie de ses concitoyens (notamment les plus puissants d’entre eux afin que, toujours, ils renforcent ses prérogatives), plein d’orgueil et de certitudes. Or, de par sa position dominante dans le système de pouvoir américain, Hoover a contribué à figer l’évolution des mentalités d’un pays. Eastwood n’élude nullement cette dimension de son héros. Bien plus impardonnable que son extrême propension à se mettre en scène. Du demi-siècle Hoover (dont le réalisateur est, en quelque sorte, l’un des enfants), les Etats-Unis ne sont pas véritablement ressortis grandis. Pire, ils n’ont pas grandi.

 

JE 3J. Edgar Hoover et Helen Gandy (Naomi Watts)


C’est ainsi que le film trouve le ton juste et qu’il semble naturel qu’Eastwood accorde une si grande place au Hoover intime. Des préjugés qu’il a tant voulus faire perdurer, il en fut, parmi bien d’autres, la première victime. Cet homme de contrastes (que DiCaprio, par un jeu très subtil, restitue à merveille jusqu’à rendre Hoover – un peu – attachant), incapable de distinguer bien et mal mais refusant de voir la moralité décliner, profondément ambivalent, s’affichait comme dur et cassant tout en vivant une grande histoire d’amour avec Clyde Tolson (l’un des trois seuls êtres auquel il accorda sa confiance avec sa mère castratrice – Judi Dench – et sa secrétaire de toujours, Helen Gandy – Naomi Watts). Elle fut immédiate, romantique, passionnée et platonique. Aucun de ces points n’est complètement avéré (de même qu’Hoover n’a guère de scrupules à « ajuster les lois », Eastwood se sent libre de prendre quelques libertés avec les faits[2]). Mais parce qu’il avait imposé une Amérique puritaine, Hoover ne pouvait évidemment vivre publiquement son homosexualité. Quant au désir physique, il n’appartenait simplement pas au domaine du pensable. La trajectoire de Hoover, qu’il s’agisse de celle de l’homme ou du personnage public, celle des Etats-Unis avec la sienne, implique irrémédiablement le non-triomphe de l’individu. J. Edgar (le titre-même renvoie au problème identitaire de Hoover qui mit plusieurs années à trouver sa signature) devient alors un film sur l’échec d’un marginal, bourré de tics et socialement inadapté, qui aura tout réussi mais pour rien ou presque.

 

JE 4Clyde Tolson et J. Edgar Hoover


De même, l’œuvre le souligne et est, en ce sens, performative, Hoover aura encore échoué à passer à la postérité comme il le souhaitait. Sa légende dorée n’a pas résisté au temps et s’est considérablement noircie. Clint Eastwood, qui, lui aussi, se montre fort soucieux de son image, incarne depuis un demi-siècle une certaine Amérique et lie, de façon bien différente, cinéma et politique, peut donc trouver dans cet homme de pouvoir une sorte de miroir – qu’il espère inversé. Pour restituer les failles et contradictions de Hoover, l’auteur adopte d’ailleurs une structure, souple et harmonieuse, dans lesquels les temps se confondent puisque l’on passe de la jeunesse (1919-1935 ; Hoover est né en 1895) à la vieillesse du héros (1960-1972), au moyen de flashbacks, afin de mêler méthodiquement (en prenant soin de parfois démêler) le vrai et le faux. La construction répond ainsi à la complexe traversée de l’histoire par Hoover, histoire qu’il aura façonnée sans toutefois parvenir à l’écrire (et si le réalisateur met en scène celle idéalisée par le héros, il ôte à celui-ci la possibilité de diriger le film). Fiasco pour celui-ci et pleine réussite pour Eastwood dans son ambitieuse entreprise. Il ajoute là une nouvelle pierre importante dans l’extraordinaire édifice cinématographique qu’il construit année après année. Ajoutons, que, envahi de lumière froide, le film est esthétiquement superbe (à l’exception du maquillage destiné à vieillir Armie Hammer qui, contrairement à ceux de Leonardo DiCaprio et Naomi Watts, est complètement raté). Un très grand cru, donc.

 

JE 5J. Edgar Hoover

 

Antoine Rensonnet

 

Note d’Antoine Rensonnet : 4

 

Note de nolan : 3

 

J. Edgar (Clint Eastwood, 2011)

 

Pour aller plus loin : J.Edgar dans Bribes et fragments

 


[1] Personnage qu’Eastwood incarna dans cinq films : L’Inspecteur Harry (Don Siegel, 1971), Magnum Force (Ted Post, 1973), L’Inspecteur ne renonce jamais(James Fargo, 1976), Le Retour de l’inspecteur Harry (Clint Eastwood, 1983) et L’Inspecteur Harry est la dernière cible (Buddy Van Horn, 1988).

[2] Il est néanmoins certain qu’il y eut bien une relation forte et durable entre J. Edgar Hoover et Clyde Tolson et que l’on ne sait à peu près rien de la vie amoureuse du premier qui, s’il s’affichait volontiers publiquement avec de jeunes et jolies femmes, le faisait probablement plus pour donner l’image d’un séducteur que par attirance pour celles-ci.

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Stacy Adams mens shoes 30/06/2014 13:54

I watched the movie J. Edgar with a lot of expectations as the leading actor was Leonardo Decaprio. But the film was not up to the expectations. Leonardo has played his role very well. The movie could have been made much better.

nolan 30/06/2014 15:49

C'est à dire ?

Antoine 09/01/2013 22:15


Effectivement, Eastwood est épargné par les polémiques en France. Ce qui, d'ailleurs, est intéressant. L'image des républicains est épouvantable, les campagnes américaines intéressent, Eastwood
est la seule star à soutenir les républicains et sa prestation à la convention a été ridicule. Pourtant, il n'en pâtira sans doute pas.


Pour le reste, J. Edgar m'avait paru particulièrement intéressant. Je pense que l'attention portée au fils Lindbergh s'explique par une volonté de montrer la construction de la légende
et de filmer du faux donné comme tel (mais pas par le héros), ce qui est un geste relativement audacieux dans le cadre d'un biopic. Après, c'était peut-être un peu long.

Benjamin 09/01/2013 15:15


Je vous rejoins sur le meilleur et le moins bon des films d'Eastwood des années 2000.


Par contre je ne trouve pas vraiment dans le film le Hoover que tu décris dans le second paragraphe. Ou, si je l'aperçois, c'est presque à l'arrière plan.


 


A posteriori, ce sont les choix faits par Eastwood quant aux événements marquants de la vie du politicien qui ne m'ont qu"à moitié convaincus (pourquoi autant s'étaler sur le  bébé Lindbergh
par exemple ?).


Le parallèle avec le réalisateur est intéressant. Mais je pense que les derniers soutiens d'Eastwood aux républicains, même jugés désastreux, ne feront pas grand tort aux beaux films de sa
filmographie. Le cinéaste jouit d'une aura en France qui l'épargne des polémiques politiques.


 


 

Antoine 29/01/2012 16:13


Ah, c'est marrant, je viens juste de lire ton excellent article sur le film.


Je me disais qu'après quelques divergences d'appréciation sur certains films ces derniers temps, on était, cette fois-ci, sur la même longueur d'onde concernant ce Eastwood.


Oui, du bon poids, je n'ai pas pu résister à ce jeu de mots facile (mais, bon, seulement pour la notice).

Edouard 29/01/2012 15:00


Je suis bien d'accord avec tout ça. Avec le 1er paragraphe, sur l'évaluation globale des Eastwood récents, comme avec ce qui suit sur J. Edgar. C'est en effet un film qui pèse, mais le poids doit
être idéalement réparti pour qu'aucun déséquilibre soit perceptible (à l'inverse d'Au delà, d'Invictus ou de L'échange). La pesanteur, l'obscurité, l'immobilité, les masques même, tout cela donne
quelque chose de très compact et cohérent.

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