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Fantasmes et amours perdus : 2046, le fantasme du temps (5)

26 Novembre 2009 , Rédigé par Antoine Rensonnet Publié dans #Fantasmes et amours perdus

Après tant d’échecs amoureux, Chow Mo Wan crée finalement un monde de fantasmes – sommet esthétique et poétique de 2046 – dans lequel temps éternel et espace infini ont fusionné. Mais les fantômes de sa vie l’y rattrapent. Et, choisissant, malgré tout, la vie, il renoncera à s’y plonger complètement.

 

Fantasmes et amours perdus

 

I - Zabriskie Point : le fantasme du moment (1) et (2)

II - 2046 : le fantasme du temps

 

c) Su Li Zhen : « J’ai dans les bottes des montagnes de questions où subsiste encore ton écho »


d) Bai Ling: « L’amour physique est sans issue »
 

e) Wang Jin Wen : « Une petite antipathie physique » ?

 

f) L’autre Su Li Zhen : L’impossibilité du double

 

g) En/dans 2046

 

Wang Jin Wen (Faye Wong) et Tak (Takuya Kimura)

dans le monde de 2046

 

Dans la déconstruction[1] – toute relative[2] – de 2046 (Wong Kar Wai, 2004), la découverte du monde de 2046 se fait certes au tout début du film mais le spectateur n’y plonge véritablement qu’après plus de soixante-dix minutes pour une longue séquence de plus de dix minutes qui constitue un véritable film (de science-fiction) dans le film et en constitue le sommet[3] notamment sur le plan formel. L’entrée dans ce monde des fantasmes du héros, Chow Mo Wan (Tony Leung), est notamment l’un des plus beaux moments de l’histoire du cinéma[4]. Ainsi, par un – nouvel[5] – effet de surcadrage, Wong Kar Wai trace un rectangle au milieu de l’écran. Dans celui-ci apparaît la poitrine d’une femme qui se baisse jusqu’à laisser voir son regard ; on reconnaît alors Wang Jin Wen (Faye Wong) transformée en héroïne de science-fiction alors qu’autour de ce cadre n’a cessé de se diffuser une intense lumière rouge[6]. Passé ce premier choc esthétique, nous pouvons donc entrer dans le monde 2046 et tenter de nous concentrer dessus.

Le monde de 2046

 

Il est donc directement lié à l’aventure que vit le héros avec Wang Jin Wen. Mais, on le verra, toutes les relations amoureuses de Chow Mo Wan sont plus ou moins mises en jeu dans cet étrange monde de 2046. En fait, dans l’histoire de 2046, Chow Mo Wan crée ce monde à la demande de Wang Jin Wen. Ainsi Wong Kar Wai met en scène le roman, appelé 2047, dans lequel Chow Mo Wan se charge d’imaginer les sentiments de l’amant japonais de Wang Jin Wen (Takuya Kimura) – ce qui explique que Chow Mo Wan apparaisse sous les traits de celui-ci, Tak, dans le monde de 2046 – mais, comme il l’avoue lui-même, il finit par ne parler que de lui. Il s’est donc réfugié dans ce monde parallèle pour fuir celui du réel car il y a perdu son grand amour – on retrouve donc l’écho de Su Li Zhen (Maggie Cheung) – et il espère l’y retrouver dans le monde de 2046 ce qui sera un échec. Il est donc porteur de deux secrets. Le premier est d’avoir aimé autrefois – ce qu’il cherchera à avouer à cet androïde ayant les traits de Wang Jin Wen dans ces superbes scènes dans lesquelles celle-ci joue à former des cercles avec sa main dans lequel le héros essaie de dire son secret – et le second est donc de souhaiter – sans que cela ne soit directement explicite (cela ne sera dit qu’en voix off) – revoir, dans ce monde, son amour perdu. Par ailleurs, le héros tombera – et l’écho des aventures réelles de Chow Mo Wan est, à nouveau, assourdissant – amoureux de l’androïde ressemblant à Wang Jin Wen ce qui lui avait été fortement déconseillé. En effet, ces androïdes sont certes des produits de grande qualité mais ils s’usent vite et, après un certain temps, leurs émotions sont différées de sorte qu’ils ne sont plus capables de  les manifester  – par exemple le rire ou les larmes – au moment où elles interviennent. Aussi, lorsque le héros demandera à l’androïde si il (ou elle) l’aime, il ne répondra rien. D’où cette triste interrogation finale du héros : « Si elle ne m’a pas répondu, peut-être n’était-ce pas à cause de ses émotions différées ou parce que je ne lui plaisais pas mais parce qu’elle en aimait – déjà – un autre ? ». Cela provoquera, semble-t-il, son départ de ce monde étrange dont il sera le premier à revenir.

Wang Jin Wen dans le monde de 2046

 

Le monde de 2046 – qui prend la forme d’un  train[7] avançant sur des rails infinis – est donc un double du monde réel de Chow Mo Wan. S’il n’y existe pas directement – ayant donc préféré se représenter sous les traits de l’amant de Wang Jin Wen –, certains des personnages de 2046 y ont leurs doubles. C’est donc le cas de Wang Jin Wen mais aussi de Mimi/Loulou (Carina Lau) – qui apparaît également sous la forme d’un androïde – ou du père de Wang Jin Wen et patron de l’hôtel dans lequel loge Chow Mo Wan (Wang Sum). Par ailleurs, il est fait allusion aux secteurs 1224 et 1225 dans lesquels règne un froid intense ce qui oblige les passagers à se serrer les uns contre les autres. C’est, bien sûr, une référence[8] à ces soirs de réveillon de Noël – qui ne cessent de se succéder dans 2046 – durant lesquels chacun – c’est, en tout cas, nécessaire à Chow Mo Wan – aurait besoin de plus de chaleur humaine. Par ailleurs, s’il ne revient directement que sur son histoire avec Wang Jin Wen, toutes les autres relations de Chow Mo Wan sont plus ou moins présentes dans ce monde. C’est donc évident concernant Wang Jin Wen et, même s’il s’imagine une relation sexuelle – justement lors du passage dans les zones 1224 et 1225 – avec celle-ci (ce dont ils furent loin dans le monde réel), l’impossibilité de leur amour[9] est bien mis en scène. Concernant Su Li Zhen, l’évidence est également de mise puisque le héros rejoindra ce monde de 2046 après avoir été quitté par une femme dont il était amoureux et qu’il espère donc la retrouver dans ce monde fantasmé et éternel[10]. Mais le fait même que le héros couche avec l’androïde aux traits de Wang Jin Wen renvoie à sa relation – presque uniquement sexuelle – avec Bai Ling (Zhang Ziyi) puisque, au fond, il ne connaîtra pas d’autre accomplissement amoureux dans le monde de 2046. Par ailleurs, dans 2046, il s’agit là de la seule scène de sexe en dehors de celles avec Bai Ling. Le rapport à la seconde Su Li Zhen (Gong Li) est plus complexe. On peut néanmoins le trouver si l’on envisage que ces androïdes aux émotions différées constituent, dans une certaine mesure, des doubles de Chow Mo Wan lui-même. Or, on le verra dans la suite de 2046, Chow Mo Wan cherchera, des années après, à retrouver cette femme à Singapour après l’avoir laissé partir une première fois obsédé qu’il était alors par le souvenir de la première Su Li Zhen. Plus profondément, cette idéé d’émotions différées renvoie bel et bien à l’impossibilité de Chow  Mo Wan à vivre dans le présent et dans l’écoulement normal du temps.

Wang Jin Wen et Tak dans le monde de 2046

 

Et c’est bien la spécificité de ce monde de 2046 que d’offrir au héros la possibilité d’un cadre dans lequel temps et espace ont comme fusionné pour être également abolis. Ainsi ce monde compose-t-il une sorte d’ailleurs absolu dont on peut penser que Chow Mo Wan – même s’il ne s’agit ici que d’une incarnation particulière – aime à se réfugier depuis le départ de Su Li Zhen. Mais, même dans ce monde, l’insatisfaction du héros demeure et la nécessité d’en sortir – serait-ce au bout d’un « temps infini » – finit par lui apparaître. Il perdure donc chez Chow Mo Wan une sorte de réserve vis-à-vis du temps figé. Et cela semble indiquer que, même s’il est condamné à ne vivre que dans ses souvenirs – et notamment celui, obsédant, de la première Su Li Zhen – donc à la tristesse et à la solitude, il n’est pour autant pas tout-à-fait mort. En cela, donc, le film de Wong Kar Wai n’est pas complètement pessimiste. Néanmoins le fait que Chow Mo Wan – et Wong Kar Wai – mette en scène, dans le monde de 2046, l’idée de la femme-androïde montre que le fantasme de la femme idéale – donc forcément désincarnée – le traverse. Chow Mo Wan a cependant bien trop de scrupules pour ne pas résister à la tentation et y céder. C’est que, décidément, Wong Kar Wai aime beaucoup son personnage. Cela n’est certes pas – en général[11] – le cas d’Alfred Hitchcock et, dans Vertigo (1958), Scottie (James Stewart) n’hésitera pas à aller jusqu’au bout de ses fantasmes de possession – que le réalisateur qualifie, à juste titre, dans ses entretiens avec François Truffaut, de « nécrophiles » – avec Judy Barton (Kim Novak) donnant l’image d’un amour réellement monstrueux car phagocytant complètement l’autre. J’y reviendrai dans les deux derniers textes de cette série. 

Scottie (James Stewart) et Judy Barton (Kim Novak)

dans Vertigo

 

Ran

Vers Vertigo 

2046 (2004), de Wong Kar Wai


[1] Cette déconstruction du temps et l’absence de linéarité dans les aventures et souvenirs de Chow Mo Wan renvoient bien évidemment à l’état de confusion dans lequel se trouve le héros.

[2] Reconstruire le récit dans son ordre chronologique – de nombreux indicateurs temporels sont là pour aider – ne pose guère de difficultés et il n’y a pas, chez Wong Kar Wai, de volonté de perdre complètement le spectateur (contrairement, par exemple, à ce que fait – et ce qui ne cesse de s’accentuer dans son œuvre comme le montre son dernier film, Inland Empire, datant de 2006 – David Lynch). Mais cette construction assez complexe ajoute à la poésie de 2046.

[3] A tel point qu’il me semble difficile de véritablement aimer 2046 sans adorer cette séquence en particulier…

[4] Peut-être même bien le plus beau… Avec ces quatre plans de Vertigo qui m’ont inspiré le titre du premier texte sur ce film et qui suivra immédiatement ceux sur 2046.

[5] Le film, en effet, les multiplie (sans doute pour souligner l’enfermement dont Chow Mo Wan est victime). D’où les reproches de maniérisme qui lui furent parfois adressés. Il n’est pas besoin de préciser que, personnellement, je les trouve magnifiques.

[6] Je pense alors à Wassily Kandinsky parlant des couleurs. Il expliquait que le jaune – alors que le bleu donnait l’idée de se concentrer vers l’intérieur – avait tendance à livrer une impression de se répandre vers l’extérieur. Chez Wong Kar Wai, c’est le rouge qui joue ce rôle là.

[7] Il est donc fermé sur lui-même.

[8] Chow Mo Wan se chargera de l’expliciter en voix off.

[9] D’où l’interrogation finale citée plus haut.

[10] L’idée que se fait le héros du monde de 2046 est donc proche de celle du paradis perdu.

[11] Même s’il existe des contre-exemples notamment celui de Roger Thornhill (Cary Grant) dans La mort aux trousses (1959).

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A

Espérons que cela se fasse rapidement. Et, comme toujours dans ces cas-là, je me réjouis pour ceux qui ont la chance de pouvoir découvrir ce film pour la première fois (mais le revoir pour la
quinzième reste satisfaisant également).
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M

Tu m'as donné envie de le découvrir !
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